Territoires du cinématographe III


Journal d’une résidence de création artistique et de médiation culturelle en Ardèche

La lectrice ou le lecteur souhaitant connaître la raison d’être de ce journal peut en lire l’introduction, exposée en préambule à sa première livraison (1).

Troisième partie : résidence sans cinéma, sans Ardèche, sans spectateurs, sans photographies, sans rien, Nyons, 11 – 28 mars 2020

Jeudi 18 janvier, Delhi, premier jour de tournage. Nous sortons de la ville. Derrière une petite usine de banlieue, un terrain vague complètement pelé, quelques touffes d’herbe, des femmes accroupies. L’une des femmes s’enfuit aussitôt, après nous avoir injuriés. On me traduit ses injures. Elle ne veut pas qu’on la photographie. Elle y voit un maléfice, un sort qu’on voudrait lui jeter. La photographier, c’est s’emparer d’elle, c’est lui voler tout ce qu’elle est. Cette impudeur fondamentale je l’ai toujours ressentie. Même à Paris, même avec des acteurs, même en studio. Ici c’est pire. Ces femmes sont démunies de tout. Elles passent la matinée accroupies pour glaner quelques poignées de fourrage, et je les dépouille un peu plus encore. Pour elles nous sommes des martiens. Des gens venus d’ailleurs qui rentrons sans permission dans leur univers. Notre caméra est une arme, et elles ont peur de nous.
– Louis MALLE, L’Inde Fantôme (2)

Nyons, mercredi 11 mars 2020

Trois semaines de calme sur le front ardéchois.

Graeme Allwright est mort le 16 février dernier. On pouvait s’y attendre, à quatre-vingt-trois ans. On pouvait aussi espérer que non… Il nous avait plutôt donné matière à y croire, avec toutes ces nuits d’autrefois épuisées à chanter ses strophes autour de toutes sortes de feux. Raté. C’est fait. Dans une petite boîte, l’ami Graeme. Quasi un an jour pour jour après Mark Hollis. Il ne manquerait plus que Richard Desjardins nous fasse le même coup et nous serions désormais tout à fait seuls.

Il y a quelques jours j’ai publié la deuxième livraison de ce journal (3). Depuis ma dernière visite à Lussas Philippe Martin est parti puis revenu d’un séjour à Berlin, des vinyles sous le bras. Aux Écrans Mickaël Le Saux et son équipe sont en affaires courantes.

Nous avons convenu des prochains balises de ma résidence lors de nos retrouvailles au festival d’Annonay mi-février. Trois dates ont été fixées : l’assemblée générale des Écrans le 26 mars à Valence, une soirée ciné-piscine le lendemain à Aubenas, qui me donnera l’occasion de photographier le quotidien de la Maison de l’image pendant la journée de préparation de cet événement, et avant cela, le 14 mars, une projection de Marche avec les Loups (4) en présence de Jean-Michel Bertrand au Vivarais de Privas, pour faire connaissance non seulement avec ce film et son réalisateur mais aussi avec l’homme du lieu, Patrick Dallet, que j’ai hâte de rencontrer.

En attendant j’ai repris le fil des activités quotidiennes à la maison et me suis attaqué à résorber la liste des envies et obligations en attente.

Parmi les activités régulières, la plus prenante est le rythme bimensuel de mes voyages à Paris pour suivre les cours de népalais à l’Institut National des Langues et Civilisations Orientales (Inalco). Je ne suis pas tenu d’être présent chaque semaine, bénéficiant d’un horaire aménagé par la bonne grâce de mon professeur principal, Rémi Bordes, pour autant que je rattrape à la maison le retard ainsi accumulé.

Je suis allé à l’école les 24 et 25 février. C’est à nouveau l’ami Éric Cez et son épouse qui m’accueillent. Éric est éditeur de livres de photographie. Après de belles années chez Marval il a fondé Loco, une maison amie du Bec en l’air que l’on retrouve chaque année, avec Arnaud Bizalion et Patrick Lebescont, à Summertime à Arles. C’est dans cette fraternité que nous avons sympathisé, et qu’Éric m’a proposé l’hospitalité si mes pas venaient à me conduire à Paris. Ce qu’ils font depuis octobre.

L’autre jour dans mes archives j’ai retrouvé un courriel envoyé le 28 juin 2002 aux éditions Marval, à l’époque où je cherchais un éditeur pour ma série Katmandou 2058, et une réponse négative et cordiale audit courriel, datée du 1er juillet suivant, et signée Éric Cez… Nous nous connaissions donc déjà un peu. Je reste chaque fois deux soirs à Paris, tantôt chez les uns, tantôt chez les autres. Amis, camarades, ancien stagiaire, généreux et bienveillants… C’est la deuxième fois qu’Éric m’accueille. Le premier soir j’apprends enfin à préparer une omelette digne de ce nom. À 47 ans tout arrive. On cause du métier, non de cuisinier mais d’éditeur, et des livres en cours, chez lui et au Bec, tout en jetant un sort à une bonne bouteille de vin, et tout en négociant notre temps de parole avec son chat.

Le lendemain matin, seul à la maison, je commence ma journée par deux heures de devoirs de népalais, puis l’après-midi j’enchaîne sur cinq heures de cours. En sortant de l’école je rejoins Éric et Manuela dans un restaurant dont ils m’ont donné l’adresse. Je cherche longtemps, je me perds, il y a un joli canal dans le coin, je finis par trouver. Ils sont avec Denis Darzacq et un ami. Tous les quatre reviennent d’une séance de signature du dernier livre de Denis, publié par Loco (5). C’était à La Comète, anciennement librairie photographique Le 29, aujourd’hui sous la houlette de Vincent Marcilhacy, ancien cadre de VU’, actuellement directeur de The Eyes et de Picto Foundation.

Je n’avais jamais croisé Denis Darzacq que dans les réunions de l’agence VU’ et d’autres événements parisiens, ni parlé avec lui plus de quelques secondes. La dernière fois que je l’avais croisé c’était sur le stand du Bec en l’air à Paris Photo en 2018. Ce soir il fait mine de me rencontrer pour la première fois et de n’avoir jamais entendu parler du Bec en l’air. C’est comme tu veux, Denis ! Cet homme a une mémoire puissamment sélective. Ce qui ne l’empêche pas d’être drôle, et attachant. Il a vendu deux livres à La Comète. (Phrase bizarre : hors contexte, ce pourrait être du Pierre Mac Orlan, ou du Blaise Cendras période Bourlinguer.) C’est à cela que nous avons trinqué. Pas à Cendrars ou Mac Orlan, mais aux deux livres. On rigole beaucoup. Denis s’est mis aux papiers collés, façon Matisse tardif. Ça marche un peu, dit-il. La galerie en a vendu ces derniers temps six ou sept. Avec Éric et son épouse nous nous permettons de suggérer qu’en l’occurrence cela marche peut-être un peu plus qu’un peu. Il tempère. Bon, c’est lui qui sait. Mais tout de même, deux livres à La Comète… Si Denis Darzacq signe deux exemplaires de son dernier livre dans une librairie photographique de Paris au début du printemps 2020, on peut se poser des questions. Certes, sur la direction artistique et commerciale de la librairie, certes encore, sur l’édition du bouquin lui-même ou sur la communication du photographe. Il y a toutefois peu de risque à parier que tous ces facteurs, à l’échelle de ce secteur microscopique, sont gérés par chacun de façon optimale. C’est donc plutôt sur l’état du secteur lui-même que cet échec est porteur d’un signal inquiétant.

Pour suivre mon rythme bimensuel à l’Inalco j’aurais dû retourner à Paris cette semaine, les 9 et 10 mars, et rentrer aujourd’hui. Mais j’ai repoussé à la semaine prochaine afin de pouvoir participer dans le même voyage à l’enregistrement d’un documentaire sur Nicolas Bouvier le 18 mars auquel m’a convié un réalisateur de la radio.

En attendant, donc, début de semaine à la maison. À la faveur de quoi d’autres régularités prennent le relais, notamment celle des appels téléphoniques du soir avec notre fille Olga, au pair en Allemagne cette année. Elle a prévu de rentrer le 6 avril pour quinze jours de vacances par le train direct Francfort-Avignon. Avec la crise sanitaire qui monte commence à poindre dans ces conversations vespérales son inquiétude de pouvoir rentrer un jour. Mais pour l’instant disons qu’elle garde espoir.

Régulières enfin, les heures d’écriture… De ce journal, de notes éparses, et de textes en attente. J’ai retranscrit la conversation avec Denis Brihat enregistrée à Bonnieux le 7 février dernier. Nous avions réveillé les souvenirs de son voyage en Inde en 1955 et 1956. Manipulé avec son épouse Solange des tirages de ces images réalisés par Denis lui même dans les années quatre-vingt… C’était émouvant. Il dit des choses simples et belles sur l’art d’accepter sa place. Conversation désormais publiée (6), avec pour la première fois sur mon blog des images d’un autre photographe, et pas n’importe lequel ! J’en suis très sincèrement ému.

En préparant la mise en ligne de ce texte, j’ai repensé à L’Inde fantôme de Louis Malle (7). J’ai remis le premier film en route, juste pour en sentir l’odeur. Oublié à quel point cette Inde fantôme est l’une des œuvres les plus émouvantes que j’aie jamais vues. Bizarre d’ailleurs, de l’avoir oublié. Comment peut-on oublier à quel point on a été ému par une œuvre ? Est-ce de l’avoir regardée aussi trop intellectuellement, et avec le temps d’avoir laissé parler mon besoin d’intellectualisation plus fort que mon émotion ? Dès ce film, en 1968, tellement est dit sur ce que peut être le cinéma documentaire. Acta est fabula – « la pièce est jouée », comme dans le premier livre de Lise Sarfati (8). Dès ce film, chaque utilisateur de ce langage sait que le documentaire devrait ne jamais pouvoir être affaire de propagande personnelle. Chacun sait en outre qu’il s’agira toujours d’une déchirante négociation entre la nécessité et l’impossibilité de disparaître en tant qu’opérateur du transfert entre le réel et le support d’enregistrement. Par quelle méprise en est-on arrivé à transformer le documentaire à son tour en l’arène d’un conflit d’ego ?

Mise au net aussi, la conversation avec Christian Caujolle enregistrée ici à Nyons en septembre lors de sa visite de clôture de ma résidence Les Nouvelles oubliées (9). Six mois qu’elle attendait. J’ai honte d’avoir laissé ce texte traîner. Ce qu’y dit Christian est très intime et altruiste à la fois. J’avais fini par désespérer de trouver le temps de l’écouter et de le mettre en forme. Finalement c’est Olga qui a retranscrit nos deux heures trente d’échange dans son temps libre en Allemagne. Suite à quoi il ne restait que quelques corrections à faire. Le texte est parti pour validation chez Christian.

Il a plu ces derniers jours. J’en ai profité pour commencer à brûler dans la colline l’énorme tas de branchages amassé en débroussaillant les terrasses au printemps dernier avec Bruno, tas qui attendait depuis lors des temps humides et du temps pour ça.

Maëva, en stage aux Écrans aux côtés de Mickaël, m’écrit aujourd’hui pour me demander si je serais d’accord pour préparer une petite conférence pour accompagner les projections en Drôme et Ardèche du film de Mariana Otero sur Gilles Caron, Histoire d’une regard (10). C’est une idée que nous avions évoquée à Annonay je crois, et qui donc semble se concrétiser. On discute un peu sur ce que ce pourrait être une telle intervention. Non pas une conférence sur Gilles Caron : je n’ai pas les connaissances nécessaires et cela ferait double emploi avec le film. Mais à partir de ce film, je pourrais élargir la réflexion à des questions plus larges sur la photographie journalistique, ce qu’elle fabrique, ce qu’elle véhicule d’espoir, d’information, de fantasmes, d’émulation… Plusieurs projections sont prévues début avril. Cela me laisse le temps de trouver chez un libraire d’occasion le volume de la collection Photo Poche sur Gilles Caron (11), car je n’ai rien sur lui dans ma bibliothèque, et de voir ce film.

Je me réjouis de cette perspective, d’une part car j’aime toujours réfléchir sur le photojournalisme, et d’autre part et tout à fait prosaïquement car cela me permettra de remplir un peu le frigo. Il est peu de dire en effet qu’au plan financier, de quoi sera fait l’année en cours est de plus en plus mystérieux. Le stage prévu à l’agence VU’ ce mois-ci est annulé faute de participants. La résidence prévue en Chine en novembre sera repoussée, et comme le voyage préparatif du chercheur à l’origine de ce projet impliquant plusieurs artistes a été annulé, nous ne savons pas jusqu’à quand. Et sans doute les animations scolaires prévues en mai dans le Nyonsais ne tarderont-elles pas à être reportées elles aussi.

Jeudi 12 mars

Le président de la République annonce la fermeture des écoles, collèges, lycées et universités à partir de lundi prochain et jusqu’à nouvel ordre, sur l’ensemble du territoire métropolitain. Je n’irai donc pas à l’Inalco. Irons-nous d’ailleurs encore quelque part avant longtemps ?

Continué de brûler mon tas de branchages, à toute petite allure, à la lisière de la forêt.

Vendredi 13 mars

Reçu un courriel de l’Agence VU’ adressé à tous les photographes, nous proposant de leur envoyer des images de la situation engendrée par la crise sanitaire. Mais que leur dire d’ici, sauf que depuis la colline, la rumeur qu’on entend ordinairement monter de la vallée se fait de jour en jour plus ténue ?

Brûlé encore. À brûler ainsi de la broussaille plusieurs heures chaque jour, j’ai commencé à trouver que cela faisait beaucoup de temps libre. Anormalement beaucoup. Et à sentir que dans l’air montait quelque chose d’un peu trop tranquille, pas encore le silence des minutes qui précédèrent le tremblement de terre au Népal, mais déjà du même poids.

Le réalisateur qui m’a convié à participer à son documentaire sur Nicolas Bouvier a écrit deux fois aujourd’hui. Le matin pour dire que l’enregistrement de ses entretiens était maintenu à mercredi, et l’après-midi pour dire qu’il était annulé, Radio France supprimant tous ses tournages non-indispensables.

Samedi 14 mars

Olga veut rentrer plus tôt. Elle a peur. Ça commence à sentir le renfermé, en Allemagne comme ici. On avance son billet Francfort-Avignon du 6 avril à mardi, le 17 mars, car déjà il n’est plus possible de trouver un billet pour demain dimanche ni pour le lundi 16.

Mickaël m’écrit pour me dire que toutes les animations et projections en salles de cinéma sont annulées. Y compris la rencontre de ce soir avec le réalisateur de Marche avec les Loups au Vivarais de Privas. Je ne rencontrerai donc pas Patrick Dallet cette fois-ci.

Dimanche 15 mars

Résidence sans cinéma, ai-je dit ? Presque, mais pas totalement. Grâce à l’intercession de Maëva et à la bonne volonté du distributeur du film, j’ai donc pu regarder cette Histoire d’un regard de Mariana Otero. Non sans appréhension : ce qu’on m’avait dit de ce film à Lussas m’inquiétait. J’avais retenu ceci : la réalisatrice reconstitue les mouvements du photographe sur ses théâtres d’opérations en analysant ses planches-contacts. J’en avais déduit que la matière de ce film était toute entière pétrie de cette analyse, et le cas échéant me voyais mal tenir une heure trente.

Comme chacun face à toute proposition extérieure, je regarde ce film en l’état actuel de mon bagage culturel et sensible. À savoir que je ne sais pas qui est Mariana Otero et ne sais rien de son histoire personnelle. Que j’ai de Gilles Caron une connaissance minime se limitant à quelques images et à un a priori forçant le respect malgré mon peu de confiance dans les mobiles du photojournalisme. Pas de date en tête, pas de livre à part ce Photo Poche qui est en route vers ici par voie postale, et aucune idée des circonstances de sa mort.

De mon point de vue de lecteur et de photographe le film débute difficilement. Un bruit d’ambulance dans le lointain l’ancre dans le drame. Après le générique, le premier plan s’ouvre sur un paquet emballé soigneusement, posé sur une belle table sinon vide, que de belles mains déballent. Objet précieux. C’est un gros plan, mais on sent l’espace autour qui injecte de l’air dans la scène. Elle en a besoin. C’est un livre. Un livre épuisé et introuvable sur Gilles Caron (12), dont cette mise en exergue installe d’emblée une distance entre le lecteur non-propriétaire de ce livre et la narratrice qui l’est – et partant, avec le sujet de ce film. Je reçois ces images liminaires comme un avertissement en forme de revendication territoriale. La narratrice explique d’où lui vient ce livre, et ce qu’il lui fait remonter de questionnements. Et elle se positionne : elle est la fille d’une femme décédée en 1968 d’une septicémie contractée suite à un avortement clandestin, à 30 ans – comme Gilles Caron, qui a lui-même laissé deux filles. Mariana Otero n’en dit pas plus. Ce n’est pas assez. Quelque chose de d’abord indéfinissable transpire de cette première scène qui me pousse à creuser davantage. Quelque chose qui la constitue, qu’elle s’efforce de taire ici (peut-être l’a-t-elle évoqué ailleurs ?), et qui parle plus fort qu’elle. Il n’est pas nécessaire de creuser profondément. Mariana Otero est la fille de Clotilde Vautier, peintre. Elle est la sœur de la comédienne Isabel Otero, ex-conjointe de l’acteur Hippolyte Girardot, tous deux parents de l’actrice Ana Girardot, elle-même ayant partagé la vie d’Arthur de Villepin, fils de l’ancien Premier ministre français. C’est donc cela que je sentais : la personne qui parle le fait depuis un milieu social qui n’est pas le mien et sans doute pas celui de la majorité de ses lecteurs. C’est cela qui me gène dès les premières images du film, car il me semble que cette appartenance, qui ne devrait pas nous regarder, fait partie de la parole adressée au spectateur. Donc ce film commence par m’assigner à ma place. Je me demande s’il est inévitable que le milieu social de la personne qui parle teinte aussi indélébilement sa parole. À mon avis la réponse est non, comme le montre par exemple le film de Callisto Mc Nulty, Delphine et Carole, insoumuses (13) dont j’ai parlé dans la précédente livraison de ce journal. À aucun moment de ce film, où il est d’ailleurs beaucoup question d’avortement clandestin, le milieu social de Delphine Seyrig, issue d’une grande famille suisse, ni celui de Carole Roussopoulos, dont la réalisatrice du film est la petite fille, ne sont des éléments du discours.

Bientôt la narratrice d’Histoire d’un regard s’adresse à Gilles Caron. Ce faisant elle le tutoie. Ce tutoiement me dérange viscéralement. Il sonne comme une nouvelle mise à distance du spectateur, à la façon de certaines émissions de radiophonie où l’on veut signifier à l’auditeur la connivence naturelle qui existe entre le présentateur et les invités. Il semble que nous sommes partis pour une hagiographie en milieu confiné. La rencontre avec Marjolaine Bachelot Caron, fille de Gilles Caron, n’arrange rien, tant elle semble se demander si elle ne s’est pas laissée piéger à servir le propos de quelqu’un qui s’ingénie à boucher la vue devant l’œuvre de son père. Ce sentiment de mise à distance culmine enfin lorsque les tirages que la réalisatrice fait faire des négatifs de Gilles Caron le sont par Diamantino Quintas, un des tireurs les plus recherchés de Paris, et par la scène ridicule où Diamantino se roule une cigarette.

C’est fini pour la critique. Débuté comme ce qui ressemble à la mise en scène d’une sorte de récupération de l’histoire douloureuse d’autrui à des fins personnelles, le film est sauvé de ce début élitiste et poussif par la suite, où il devient petit à petit un film intelligent sur la photographie.

Ce qu’il y a de fort dans ce film, c’est l’écart que parvient à tenir la réalisatrice entre les deux extrêmes de l’image documentaire : son inévitable régime fictionnel et son ancrage dans la réalité. D’une part, que ce soit pour décortiquer le reportage de Gilles Caron sur la guerre des Six Jours, ou pour cerner la fameuse photographie de Daniel Cohn-Bendit en mai 1968 où l’on sent le plaisir du photographié à participer à la création de l’icône de lui en train de naître sous ses yeux, la précision de l’analyse des planches-contacts montre parfaitement le processus de fabrication de la bonne image et la recherche par le photographe du point de vue idéal. D’autre part Mariana Otero ne tente jamais de nous faire croire à la fable de la neutralité du photojournalisme. Elle insiste, mais sans jugement, sur le fait que le photographe, « rouage ambigu » du conflit dans lequel il s’engage, en est à la fois « témoin et acteur, accusateur et complice ». Et qu’il fait « définitivement partie de la scène » qu’il décrit.

Et pourtant, elle montre que cela n’enlève rien à la valeur de ses images, entre autres au plan historique. Ainsi, lorsque l’historien Vincent Lemire, spécialiste de Jérusalem, découvre le travail chirurgical de la réalisatrice sur les planches-contacts de la guerre des Six Jours, il reconnaît dans certaines images de Gilles Caron ce qui sont selon lui sans doute les ultimes photographies du quartier maghrébin de Jérusalem, quelques heures avant sa destruction par l’armée israélienne dans la nuit du 10 au 11 juin 1967, à la place duquel a été construite l’esplanade du mur des lamentations. Le dialogue qui se noue ici entre l’historien et les photographies donne l’impression qu’il y découvre une matière de nature à nourrir sa recherche sur la ville sous un angle nouveau. Et en même temps, sa connaissance de ces journées lui permettent de légender à voix haute des images qui sinon, pour le lecteur profane, resteraient difficilement interprétables.

Parfois en outre, la valeur historique du travail de Gilles Caron se double d’une valeur intime et poignante. Ainsi la plus belle scène du film, parce qu’elle questionne profondément ce qu’est une image et ce à quoi elle sert, est celle où Mariana Otero se rend à Derry, en Irlande du Nord, où Gilles Caron a photographié entre le 12 et le 14 août 1969 l’insurrection qui marqua le début de la guerre civile. Elle y rencontre des personnes qui se reconnaissent sur les images et découvrent à quarante ans de distance ces traces ignorées des adolescents qu’ils furent autrefois. Elle y rencontre aussi deux sœurs, dont le frère fut assassiné deux ans après la photographie qu’a prise de lui Gilles Caron, image qu’elles ne connaissaient pas. Dans la revue cinématographique Le Rayon Vert, un article analyse les enjeux de cette scène, où les personnes rencontrées en Irlande « sont invité[e]s à relayer la narration du film, à devenir d’autres narrateurs pour des images dont ils continuent ainsi à filer le récit, tout en leur offrant un volume affectif bouleversant. Les photographiés deviennent ainsi les narrateurs intempestifs d’images oubliées, tandis que leurs proches déploient un hors-champ avérant que les images actuelles sont environnées d’un nuage inépuisable de virtualités. » (14) Mais les images peuvent aussi briser des vies. Ainsi, rappelle encore Le Rayon Vert, le film montre que Gilles Caron « n’aura pu savoir que son image célèbre du petit incendiaire a permis son identification policière, obligeant son père à lui faire quitter son pays d’origine pour un exil interminable, commandant au refus de rencontrer la cinéaste. » (15) Pour moi, qui depuis des années me demande pourquoi l’autre devrait devenir le sujet de mon document sans avoir pu décider s’il le souhaitait ou non, ce que se demande aussi d’ailleurs Louis Malle dans L’Inde fantôme, ce passage a le mérite de ne pas apporter de réponse binaire à cette question, et d’en présenter à chacun toute la complexité.

Ainsi, une chose que salutairement ne fait pas ce film, c’est de mettre en accusation frontale le projet au nom duquel Gilles Caron est mort : le photojournalisme de guerre. Parce que, quelque critiquable que soit ce champ d’expression, cette critique ne peut être dichotomique. Ce film est pour moi réussi en ce qu’il se borne à mettre en place avec intelligence des faits à la lumière desquels le lecteur se voit doté de moyens de se faire sa propre opinion sur ce qui est produit par le photographe, tendu entre la violence de la compétition régnant dans le microcosme des reporters de guerre, et la force des images qui potentiellement tôt ou tard auront un rôle à jouer dans la compréhension de l’histoire du monde.

Je me demande si à cet égard il y existe des différences entre le journalisme photographique et écrit, que les sciences sociales par exemple auraient pu mesurer. En l’état actuel de mes connaissances mon sentiment est que dans le photojournalisme, l’excès d’ego ou de confiance en soi qui pousse à se mettre en danger, et dont on finit parfois par mourir avant l’heure, est plus souvent avivé par la bêtise concurrentielle du milieu que par la volonté de servir l’idéal d’informer. C’est moins vrai me semble-t-il du côté des journalistes de la presse écrite, où le métier serait peut-être devenu un peu moins boy-scout. Bon, ce n’est qu’une impression, peut-être complètement fausse.

Ces quelques notes je m’en resservirai, si cette idée d’organiser des conférences à l’issue des projections voyait le jour, pour tenter de faire circuler la pensée des spectateurs autour de ces questions.

Ce ne sera pas pour tout de suite. Dans l’après-midi Angela Merkel annonce la fermeture de la frontière entre l’Allemagne et plusieurs pays, dont la France. Mais pas la Belgique. Il y a un train de Francfort pour Bruxelles demain matin. Olga le prendra. Reste à espérer que la France attende encore vingt-quatre heures avant d’elle-même se barricader.

Mardi 17 mars, Nyons – La Chaux (Saône-et-Loire) – Nyons

Hier, Olga est partie à six heures du matin de Marbourg, arrivée à Francfort à huit heures et demie, repartie à dix heures et demie vers Bruxelles, de là a été emmenée en voiture jusqu’à Reims et de Reims dans une autre voiture jusqu’à La Chaux, en Bresse bourguignonne. Pendant ce temps pour moi, journée népalaise : j’ai retrouvé mes professeurs et camarades de l’Inalco en visioconférence pour deux fois deux heures de cours et fait mes devoirs. Le soir, le Président a décrété l’obligation pour chacun de rester chez soi à partir d’aujourd’hui à midi.

À trois heures ce matin alors, départ de Nyons, arrivée à La Chaux peu après sept heures, café, retrouvailles, départ de La Chaux à huit heures, et retour vers Nyons, où nous arrivons à midi moins deux, juste avant le changement de monde, parti pour durer. Merci aux convoyeurs familiaux. L’autoroute était chargée. Des centaines de camions. Ils ne transportent toute de même pas que des vivres ? Mais qui va donc acheter tout ce fret ? Et beaucoup plus d’automobiles que je n’avais imaginé. Les unes remontant vers la Belgique et la Hollande, les voitures immatriculées en France semblant rouler sans direction, erratiquement, de panique, comme les fourmilières qu’on dérange quand on refend du bois, tous rejoignant d’improbables Beyul… Du mal à croire que tous ces véhicules seront arrivés quelque part à midi. Ambiance d’exode en vérité, un peu menaçante. J’ai pensé à des images de la partition de l’Inde vues un jour à la télévision, des colonnes de gens en marche, sans doute du côté de Lahore, les musulmans vers le Pakistan et les hindous vers l’Inde, et tout en se croisant se tuant par centaines de milliers.

Mercredi 18 mars, Nyons

C’est aujourd’hui que j’aurais donc dû être resté à Paris pour parler de Nicolas Bouvier et de L’Usure du Monde avec ce jeune réalisateur, Brice Andlauer. J’aimerais dire un mot de ce projet car accepter d’y participer m’a posé nombre de question.

Ce livre, L’Usure du Monde, je l’aime, c’est sûr. C’est une balise… La confiance d’Éliane. L’année de route. La rencontre avec Fabienne. Le texte de Christian. Tout cela a contribué à me faire exister. Et en même temps, que de malentendus ne véhicule-t-il pas… Si je devais le reprendre aujourd’hui, le résultat serait très différent. Ce qui est sans doute assez sain. Mais tout de même. N’étant plus la personne qui a pensé et chargé cet objet entre le retour du voyage qui lui a servi de prétexte en 2005 et sa parution en 2008, je ne suis plus touché par lui au même endroit qu’avant. Je ne dis pas qu’il m’indiffère, certainement pas. J’ai la faiblesse de croire qu’il vieillit bien. Mais mon attachement à lui s’est déplacé. Et je m’étonne parfois qu’il touche encore le lecteur d’aujourd’hui à l’endroit précis où il me touchait hier (étonnement naïf, au vrai). Au début, je comprenais parfaitement ce que le lecteur y trouvait puisque c’était exactement cela que j’y avais mis, et puisque j’étais en phase avec ce propos, notamment concernant le voyage. Mais à présent mes questions sont ailleurs. Je suis en décalage de phase avec une partie de ce qui essaie de se dire dans ce livre. Mon travail n’est plus de dire « voyage » et « Nicolas Bouvier ». Peut-être est-ce simplement qu’il y a encore trop de voyage et trop de Nicolas Bouvier dans ces pages.

Et pourtant on vient encore me chercher en son nom. Alors faut-il acquiescer, pour continuer de nourrir une certaine parole sur la manière d’être en route et d’en dire quelque chose, ne serait-ce que parce que c’est ce que je sais faire ? Ou faut-il éconduire les rares visiteurs comme importuns, au motif que ce qui devait être dit l’a été, et qu’il ne sert à rien d’en rajouter ? Au début de l’échange, le réalisateur me proposait de parler de la vie et de l’œuvre de Nicolas Bouvier, et de son rôle dans mon parcours de photographe. Mais ne l’ayant pas connu, de sa vie je n’ai rien à dire. Il vaut mieux aller voir du côté de François Laut qui en a rassemblé ce qui regarde le lecteur (16). Et de son œuvre, Doris Jakubec ou Jean-Xavier Ridon parlent mieux que moi. Quant à son influence sur mon travail, sur mon rapport à l’ailleurs ou ma fidélité à la lenteur, je n’ai pas grand chose à dire non plus que je n’aie déjà dit dans L’Usure, et que je répète assez souvent dans les textes paraissant sur mon blog. Alors est-ce une bonne idée d’aller réveiller tout cela ? Je ne savais que faire. À quoi cela servirait-il, si ce n’est à consolider le curriculum vitæ de ce jeune homme, d’aller derechef solliciter famille, amis et « enfants » de Nicolas Bouvier pour leur faire répéter leurs histoires connues de longue date ? Il y a déjà de nombreuses heures d’archives sur Nicolas Bouvier à Radio France, dont certaines d’ailleurs introuvables en ligne, circulent entre amateurs sur de vieux disques compacts enregistrables, et beaucoup d’autres sont accessibles en rediffusion.

Et puis on s’est parlé. Et j’ai aimé son projet, sa ténacité à le faire accepter par France Culture pour la série Une Vie une œuvre. Le rendez-vous avec Éliane à Genève est calé. François Laut sera lui aussi de la partie. Et j’ai pensé à Anders Petersen discutant amicalement avec Christian Caujolle, et à la façon dont d’anciennes images avec le temps parfois créent un sens nouveau si l’on veut bien les regarder et les associer différemment :

« Tu as revu combien d’images ?

Un grand nombre ! Trop peut-être, et jamais assez. Mais tu es si fatigué de toi-même à un certain point… Tu n’en peux plus au bout d’un moment, tu es lassé. Vivre dans le passé est lassant. Très lassant. Je veux être dans le présent, pas dans le passé. J’aime ça dans la pensée bouddhiste : elle ne parle pas du futur, elle ne parle pas du passé, elle parle d’aujourd’hui, de ce qui se passe aujourd’hui. J’aime ça. Car la vie, c’est vraiment ça.

Mais tu as découvert des photos que tu n’avais jamais tirées auparavant, et tu leur as donné vie aujourd’hui, tout ça se passe aujourd’hui… !

C’est vrai. J’ai de nouvelles lunettes, mes yeux d’aujourd’hui, alors j’ai un nouveau regard sur ce travail. » (17)

Et je me suis dit que même si nous répétions à nouveau ce que nous avons à dire sur Nicolas Bouvier, qui peut-être traîne depuis trop longtemps dans nos bouches, on pouvait espérer qu’une personne neuve, avec « de nouvelles lunettes », trouverait entre nos paroles des passerelles neuves et des lectures inédites. J’ai dit oui. Brice Andlauer cherchait du reste deux autres personnes avec qui échanger. Jean-Xavier à Nottingham, à qui je pensais, et Ingrid Thobois à Istanbul, à qui il avait pensé sans moi, habitent trop loin pour qu’il puisse les visiter dans le temps de tournage imparti. Pour être tout à fait sûr d’être en bonne compagnie, tant qu’à faire je lui ai soufflé les noms d’Olivier Bauer et de Nadine Laporte, qui ont accepté.

Mais donc ce sera pour plus tard. J’ai proposé : à la maison, après la paralysie, pique-nique dans la colline, colloque Bouvier à nous tous seuls. On verra bien.

Jeudi 19 mars

Reçu au courrier postal le Photo Poche sur Gilles Caron. La factrice monte encore jusqu’ici quotidiennement. Ce n’est pas la même personne que d’habitude. Parfois c’est un facteur. On se salue, eux depuis l’intérieur de leur automobile.

Dans ce livre, il y a en préface un bel hommage au photographe par Daniel Cohn-Bendit, qu’il a accepté de rendre « même s’il est, à [s]on sens, toujours difficile d’écrire ou de parler d’une personne qui vous a rendu célèbre » (18). Et en postface il y a ce texte comme involontairement indécent de Don McCullin qui prolonge le sentiment que j’évoquais l’autre jour. La solitude du photographe de guerre y apparaît si oppressante que malgré les efforts de l’auteur pour saluer avec humanité son confrère tombé au travail, la perversion mortifère de son métier écrase sa tentative de compassion : « Dès qu’un nouveau conflit éclatait quelque part dans le monde je me disais qu’il fallait que j’arrive sur place avant Gilles. Je savais que nous serions en compétition et que nous ferions toute notre possible pour ramener le reportage le plus fort et pour le publier en premier. C’était un garçon calme et silencieux, discret mais en même temps responsable et déterminé ». (19) La cruauté de ce texte me sidère. N’est-ce pas une manière d’affirmer : j’ai tué Gilles Caron ? Je l’ai poussé à bout ? Moi et mon assuétude à la violence de ce métier. Moi et quelques semblables. Mais moi surtout, car j’étais à l’époque un des seuls à prétendre rivaliser avec ce jeune homme qui dans un seul numéro de Paris Match, celui du 30 août 1969, parvenait à placer deux reportages majeurs, l’un sur l’insurrection de Derry en Irlande du Nord et l’autre sur le soulèvement de Prague en Tchécoslovaquie… Et pour quoi, toute cette souffrance, finalement ? Retour à Graeme Allwright, traduisant Bob Dylan : « Qui a tué Davy Moore ? Qui est responsable et pourquoi est-il mort ? » Le film de Mariana Otero permet d’y réfléchir un peu.

Brûlé des branchages encore.

Relu « les besoins de l’âme », dans L’Enracinement, de Simone Weil (20), pour me remettre les idées en place à l’orée de ce chemin vers l’inconnu.

Vendredi 20 mars

Philippe Martin m’a téléphoné. Il est en télétravail. Pendant les pauses il plante du basilic et de la ciboulette sur sa terrasse, et sur ses nouvelles enceintes rapportées de Berlin, joue sa collection de trente-trois tours de musiques soul et hip-hop à toute heure. J’imagine volontiers. Je découvre toujours chez lui des musiques qui me sortent de mon appétit principal. On avait prévu de passer la soirée ensemble jeudi prochain, après l’assemblée générale des Écrans et avant le ciné-piscine. Cela n’aura pas lieu et va me manquer.

J’ai fini d’incinérer le tas de branchages de l’été dernier. Il avait là des dizaines de mètres cubes de broussaille, et maintenant, une jolie terrasse toute plate. Mais comme je n’avais pas le cœur à rentrer je me suis mis à rafistoler des murs en pierres sèches.

Mardi 24 mars

Commencé à ouvrir des tiroirs de diapositives et des tiroirs de pixels qui n’avaient plus vu la lumière depuis des années, en me demandant si quelque chose les unifiait. Et comme une sorte de liant a semblé vouloir prendre, j’ai pensé en faire profiter le lecteur. Celles et ceux que leur curiosité guidera jusque là trouveront chaque jour en ligne (21), le temps que durera le silence, une image issue de ces fouilles, jamais montrée auparavant, choisie avec l’envie de tirer un fil à travers tout.

Continué à agencer des pierres au bout du terrain. Mon muret commence à ressembler à un muret plutôt qu’à un tas. Je n’arrive pas à la régularité de ceux qu’on trouve au plateau des Cailles au-dessus de la maison, mais satisfaisant quand même, pour un novice. On a un livre sur le sujet au Bec en l’air (22), mais je ne l’ai pas ici. En attendant de pouvoir retourner à Marseille j’avance à l’intuition, et ce faisant, entre les pierres et mes mains, s’installe une paisible méditation.

Jeudi 26 mars

Aujourd’hui aurait donc dû avoir lieu l’assemblée générale des Écrans à La Cartoucherie de Bourg-lès-Valence. Reportée sine die. On aurait dû y visiter les plateaux de tournage d’un film d’animation, Interdit aux chiens et aux Italiens, de Alain Ughetto (23). Et aussi parler de cinéma, faire le point sur cette résidence, et regarder des courts métrages. Quand Olga était petite, et peut-être encore aujourd’hui d’ailleurs, l’Arlequin de Nyons proposait le mercredi des programmes de courts métrages d’animation. Nous y allions souvent. Et comme ça, des films sortis de La Cartoucherie, nous en avons vu beaucoup. Olga avait visitée le lieu avec quelques amies, ayant gagné un concours de création de film dont cette visite était le prix. Moi je n’y suis jamais allé. J’aimerais bien. J’espère que cette assemblée générale aura lieu un jour. Mais quand ? पछि ! Retrouvé dans mon vieux récit de voyage, sur ce mot prononcé potchi, plus précisément [pʌtʃi] en alphabet phonétique international, ces lignes : « J’appris à ce moment un mot népalais très népalais : potchi. Potchi veut dire “pas maintenant”. Et quand ? Ça, personne ne peut le dire. Comme l’avoue Sanjay, « potchi has no limit… » (24).

Au lieu d’aller à la Cartoucherie je suis descendu en ville acheter des légumes et des fruits, attestation dans la poche. Au retour j’ai fait mes devoirs. Deux extraits de dialogues d’un film népalais, Patachara (25), à retranscrire pour le cours de deuxième année que Rémi Bordes me permet de suivre depuis janvier. Rémi Bordes que nous retrouvons, avec quatre autres étudiants, par visioconférence l’après-midi pour le cours de première.

Vendredi 27 mars

Aujourd’hui, l’activité annulée, c’était le ciné-piscine à Aubenas. Que peut-il donc bien se passer pendant un ciné-piscine ? Cette affaire m’intriguait. M’inquiétait, pour tout dire. Philippe avait insisté pour que j’y vienne, sans m’en dire davantage. J’avais soigneusement prévu d’oublier mon maillot de bain. Le film est-il projeté à la surface de l’eau ? Sous l’eau ? Les spectateurs flétrissent-ils dans l’eau pendant toute la durée de la projection ? Faut-il exécuter avec son voisin des chorégraphies inspirées de La Naissance des Pieuvres (26) en échangeant nos bonnets tous les quelques pas ? Je resterai sur ce point, pour quelques temps encore, intrigué et inquiet. Il faudra attendre la remise en mouvement du monde pour en savoir plus. Ou alors cela n’aura-t-il plus d’importance. Est-ce qu’un ciné-piscine voudra encore dire quelque chose dans le monde d’après ? Les disques d’Ann Peebles et de Captain Beefheart, je veux bien croire que oui, mais un ciné-piscine ?

Reçu hier un message du responsable pédagogique du Parc des Baronnies, et aujourd’hui un appel de l’instituteur du village voisin avec qui Anne-Lore Mesnage et moi avions monté un projet photographique pour sa classe au mois de mai 2020. L’animation est reportée à l’année scolaire 2020-2021.

Je me suis avisé ce matin qu’étant données les circonstances je n’aurais pas de photographie pour accompagner la publication de ce texte. Que faire ? Choisir une photographie de la maison ? Mais qui dise quoi ? L’armoire à disques ? la colline qui verdoie ? les pruniers en fleurs ? le mur en pierres sèches ? le curry de pois chiches de ce soir ? Mais c’est un journal de résidence, pas un album de famille. J’ai choisi la dernière photographie prise à Annonay, en chemin vers l’ascenseur urbain, juste avant de rentrer vers Nyons, le 14 février dernier. En attendant que cette résidence reprenne son cours mobile.

Samedi 28 mars

La colline a toujours été silencieuse. Mais avec le silence des machines, ce qui change, c’est la qualité du silence. Un silence de cette force, je n’en avais connu que dans les villages du Népal oubliés par les routes. Où l’on découvre que le silence habituel, trahi par la disparition du bruit blanc des moteurs, ne faisait que jouer au silence.

 

 


(1) Frédéric Lecloux, « Territoires du cinématographe I », blog Aux Bords du cadre [en ligne], 17 février 2020. Disponible sur https://www.fredericlecloux.com/territoires-du-cinematographe-i/. Consulté le 21 mars 2020.
(2) Louis Malle (réal.), L’Inde fantôme. Réflexions sur un voyage, Nouvelles éditions de films (prod.), 354 min., 1968.
(3) Frédéric Lecloux, « Territoires du cinématographe II », op. cit., 7 mars 2020. Disponible sur https://www.fredericlecloux.com/territoires-du-cinematographe-ii/. Consulté le 21 mars 2020.
(4) Jean-Michel Bertrand (réal.), Marche avec les loups [film], MC4 Production (prod.), 88 min., 2019.
(5) Françoise Docquiert, Etienne Bernard, Denis Darzacq, Paris, éditions Loco, 2020.
(6) Frédéric Lecloux, « Nous poserons ici votre tente et la nôtre », op. cit., 6 mars 2020. Disponible sur https://www.fredericlecloux.com/nous-poserons-ici-votre-tente-et-la-notre/. Consulté le 22 mars 2020.
(7) Louis Malle (réal.), op. cit.
(8) Lise Sarfati, Acta Est, Paris, Londres, Phaïdon, 2000.
(9) Les Nouvelles oubliées est une résidence de recherche et création photographique proposée par rn7, dont j’ai eu la chance d’être le premier invité. Informations disponibles en ligne sur https://www.rn7.photography/les-nouvelles-oubliees.
(10) Mariana Otero (réal.), Histoire d’un regard [film], Archipel 33 (prod.), 2019, 93 min.
(11) Daniel Cohn-Bendit (préf.), Gilles Caron, Paris, éditions Nathan, coll. Photo Poche, 1998.
(12) Marianne Caron-Montely, Gilles Caron ScrapBook, éditions Lienart, 2012.
(13) Callisto McNulty (réal.), Delphine et Carole, insoumuses [film], Les Films de la butte (prod.) 68 min., 2018.
(14) Des Nouvelles du Front cinématographique, « “Histoire d’un regard” de Mariana Otero : Sept fois Gilles Caron », Le Rayon vert [en ligne], 4 mars 2020. Disponible en ligne sur : https://www.rayonvertcinema.org/histoire-d-un-regard-mariana-otero/. Consulté le 26 mars 2020.
(15) Des Nouvelles du Front cinématographique, op.cit.
(16) François Laut, Nicolas Bouvier, l’Œil qui écrit, Paris, Payot & Rivages, 2008.
(17) Anders Petersen (par) Christian Caujolle, André Frère éditions, 2013, p.11.
(18) Daniel Cohn-Bendit (préf.), op. cit.
(19) Don McCullin, postface à Daniel Cohn-Bendit (préf.), op. cit.
(20) Simone Weil, L’enracinement, Paris, Gallimard, coll. Espoirs, 1949.
(21) Frédéric Lecloux, Face à quelques tiroirs [en ligne], 2020. Disponible sur : https://www.fredericlecloux.com/gallery/face-a-quelques-tiroirs/.
(22) François-Xavier Emery, Pierre Coste, Claire Cornu et al., Pierre sèche, Marseille, Le Bec en l’air, 2010.
(23) Alain Ughetto (réal.), Interdit aux chiens et aux Italiens [film], Foliascope (prod.), Les Films du Tambour de Soie (prod.), 2020, 80 min.
(24) Frédéric Lecloux, Lentement vers l’Asie, Glénat, 2006.
(25) Ram Krishna Khadgi (réal.), Patachara [film], Guna Films (prod.), 2009, 159 min.
(26) Céline Sciamma (réal.), Naissance des pieuvres [film], Les Productions Balthazar (prod.), 2007, 85 min.


Photographie : En quittant le 37e Festival international du premier film d’Annonay, 14 février 2020