Territoires du cinématographe II


Journal d’une résidence de création artistique et de médiation culturelle en Ardèche

La lectrice ou le lecteur qui souhaite connaître la raison d’être de ce journal peut en lire l’introduction, exposée en préambule à sa première livraison (1).

Deuxième partie : du Teil à Annonay par Lussas et Saint-Agrève, puis retour au Teil et à Lussas, 12 décembre 2019-20 février 2020

J’essaie de passer non pas ce qu’il faut penser, mais des idées, des textes, des modes d’approche, qui m’ont rendue vivante.
– Isabelle STENGERS (2)

Pour cette deuxième séquence, les événements de cette période ayant été de courte durée, j’ai pris mes précautions et des notes à l’issue de chacun d’eux, et tout au long du festival d’Annonay où je suis resté deux soirées. Notes que j’ai ensuite développées ci-après. Avec l’espoir que ce journal commence à ressembler à un journal, si possible qui transmette au lecteur une pensée vivante.

Le Teil, 12 décembre 2019

En route pour Le Teil. La ville porte encore bien des plaies du tremblement de terre du 11 novembre dernier, qui me ramènent à mes souvenirs de 2015 au Népal.

Au Regain, Les Écrans accueille acteurs de terrain et exploitants de salles venus des quatre coins du territoire couvert par l’association, Drôme comprise, pour une journée de rencontres et de projections. Mickaël Le Saux m’y a réservé un moment pour présenter mon travail et faire connaître cette résidence, dans l’idée de susciter auprès du public présent l’envie de me faire venir jusque chez eux pour observer et raconter leurs liens au cinéma. C’est Mickaël lui-même qui m’accueille, avec Gaël Bith, le nouveau directeur de la salle. L’équipe a changé depuis ma première visite où, à l’occasion de mon exposition népalaise à Présence(s) Photographie en novembre 2018, j’avais présenté ici mon parcours photographique.

Présentation que je reprends en partie ce matin, afin de donner une idée à chacun de l’endroit d’où je parle, et que je termine par une sélection des premières images réalisées à Aubenas. Après quoi tout le monde a faim. Le déjeuner est prévu juste à côté, au bistrot du Regain, un endroit agréable et lumineux, tenu avec le sourire. Les convives sont répartis en différentes tables. Le hasard des attributions de places me fait déjeuner avec des bénévoles de l’association Écran-Village, active dans le secteur de Vertoux et Lamastre. Ce sont eux qui organisent des projections itinérantes dans les villages alentours, en salle pendant l’hiver, et l’été en plein air. J’aimerais beaucoup y assister. Deux des responsables d’Écran-Village, Moïse Maigret et Nadège Teyssier, sont présents aussi, mais à une autre table. Nous n’aurons le temps que de nous saluer car les projections reprennent aussitôt leur cours et moi, la route. Mais nous nous recroiserons bientôt.

Lussas, 30 janvier 2020

Arrivé à Aubenas vers midi et demi. Retrouvé Philippe Martin dans un restaurant proche du château où le vin est excellent. Déjeuné en faisant le point sur la résidence, les idées à explorer, celles déjà sur le métier, et celles pour le futur lointain, à savoir la restitution de ce travail en 2021. Ce sur quoi, il était l’heure de partir vers Lussas, où nous avions rendez-vous à l’association Ardèche Images (3) avec Pascale Paulat, directrice artistique des États généraux du film documentaire, Laura Boniface, coordinatrice du dispositif Les Toiles du doc, et Anouck Everaere, chargée de communication à l’École documentaire. Cette réunion, convoquée par l’association, avait pour ambition d’aborder les possibilités de croiser ses propres activités avec ma résidence. Philippe m’y emmène.

Je n’étais jamais venu à Lussas. J’en avais entendu parler pour la première fois au début des années 2000, à l’époque où j’étais employé d’Africultures (4). Mon travail consistait alors à alimenter l’agenda en ligne des événements culturels africains en France. C’est là que j’ai découvert Édouard Glissant, Franz Fanon, Pascal Blanchard et Achille Mbembé parmi des dizaines d’autres penseurs, musiciens, poètes et cinéastes de tous styles – et accessoirement lu mes premières pages de Gilles Deleuze dans Image-temps et Image-mouvement (5). Olivier Barlet, alors président de l’association et rédacteur en chef de la revue Africultures, et dernier patron pour qui j’aie jamais travaillé, était et reste surtout critique de cinéma, spécialement des cinémas d’Afrique. Il venait je crois chaque année aux États généraux de Lussas prendre la température du cinéma documentaire du continent. Pendant toutes ces années je me suis demandé ce qu’africain voulait dire pour une création : créée en Afrique, parlant de l’Afrique, réalisée par des Africains ? Je ne sais toujours pas, ni pour aucune de nos assignations identitaires. En cinéma, vue la brièveté de l’histoire du médium, il y a peut-être encore moyen, dans quelques cas, d’attribuer résolument un film à un territoire ? Mais en musique, par exemple ? Nous parlions souvent de cela. Alors déjà, la notion d’identité était brouillée par le Tout-Monde. Je ne me souviens plus si Olivier produisait un article sur chaque édition du festival. Mais moi, à la longue, je sus que Lussas existait, sans savoir où ce village se situait. Dans mon souvenir c’était plus loin que dans la réalité. Quand il partait, j’avais l’impression que c’était jusqu’à Mende ou Florac, mais non, c’était Lussas, Ardèche, une heure et vingt minutes de route de Nyons.

Lussas me fait penser à bien des villages de la Drôme. Depuis l’automobile, Philippe désigne les maisons de la rue principale en mentionnant les structures cinématographiques qui siégeaient il y a peu derrière leurs murs de pierre. Elles ont migré vers un nouveau lieu, l’Imaginaire. Ayant traversé le village et grimpé une légère côte, j’en découvre le bâtiment moderne, inauguré en 2018, qui pourrait tout aussi bien avoir été détaché de la zone d’activités de Valence-TGV et implanté là sans autre forme de concertation avec l’alentours. Je n’espérais pas du Frank Lloyd Wright, mais tout de même, pour un lieu où se pense un rapport entre l’image et le monde, son architecture me semble étonnamment s’extraire du réel, résister à s’y fondre et au contraire le surplomber, presque dans un rapport de force. On y retrouve donc les bureaux et les équipes d’Ardèche Images et de ses différents projets, ainsi que de plusieurs autres associations, sociétés de production et de distribution, et enfin de Tënk, la plateforme de diffusion numérique de documentaire d’auteur. Son directeur général, Pierre Mathéus, expliquait, peu après le déménagement, que « les couloirs sont plus favorables pour créer des projets communs » (6). C’est-à-dire plus favorables que les maisons villageoises de naguère. On ne peut que le souhaiter. Mais ce n’est pas ce qui transpire à la première traversée du bâtiment, encore quasi vierge d’histoire et, par sa forme, n’en revendiquant aucune. L’intérieur est neutre. On pourrait être n’importe où au monde. Je me demande s’il est plus facile de sortir de son bureau en placoplâtre pour aller visiter celui du voisin, que de traverser la rue du village. Mais il ne faut pas s’arrêter à cela. Indépendamment des murs, l’âme d’un lieu naît de ce que les humains y font. Dans celui-ci on se perd facilement, ce qui est bon signe.

La réunion commence avec Laura et Anouck. Je raconte mes intentions, ma vision de la photographie, les premières images d’Aubenas et mes attentes pour la suite. Il m’est à chaque fois étrange de devoir sinon défendre du moins affirmer ma position dans une situation où j’ai accepté me mettre de bon gré mais que je n’ai n’a pas créée moi-même. Je crains toujours dans ces cas-là que mes arguments, mobiles, propositions – et leurs insuffisances –, offrent une prise plus grande à la résistance que s’ils étaient simplement sortis de ma tête. Cela me rappelle Nottingham, en 2017, quand je présentai aux Népalais de la ville mon souhait d’accéder à leurs photographies de famille. Je n’étais pas à l’aise au début, car ce n’était pas une idée née d’une nécessité intime, mais bien de l’amitié que me porte Jean-Xavier Ridon, lequel avait vu là une possibilité pour moi de gagner ma vie, potentiellement en produisant du sens, du savoir, du décalage et du plaisir. Ce n’était pas une idée initialement née du cœur. Elle était née d’une bienveillance extérieure, avait mûri dans le cerveau, et le cœur l’avait faite sienne. Mais cela ne suffit pas pour être acceptée. Les Népalais de Nottingham ne m’avaient accueilli que parce que je leur avais présenté ma requête en népalais. Or ici, je ne parle pas « cinéma documentaire », loin s’en faut. Une résidence, c’est aussi cet inconfort-là – du reste propice à la création, puisqu’il y a risque. Avec cet enjeu que les États généraux sont un événement majeur de l’année cinématographique en Ardèche. Sans images de ce festival, ma résidence serait un échec.

Ici, les personnes qui m’accueillent savent toutefois ce que fabriquer des images veut dire. Je compte là-dessus pour espérer qu’elles voient où j’aimerais aller et m’orientent du bon côté. Anouck évoque le film collectif sur lequel les étudiants du mastère de l’École documentaire vont commencer de travailler la semaine prochaine, en compagnie du réalisateur algérien Tariq Teguia (7). Rendez-vous est pris pour mardi matin, le 4 février, au lendemain de leur première rencontre. Anouck me prédit quelques difficultés à me faire accepter dans ce projet. Entendu. A priori je trouve de bonne guerre que mon acceptation ne soit pas donné sur un plateau. Nous verrons bien. Laura quant à elle mentionne plusieurs événements où je pourrais trouver matière à dire « territoire et cinéma » par la photographie et l’écriture, dont un nouveau festival le weekend prochain au Regain du Teil, d’autres événements ponctuels en mars, le Printemps documentaire en avril en partenariat avec Les Écrans, et la préparation des États généraux suivie du festival lui-même pendant l’été.

Arrive Pascale Paulat, qui me demande où j’en suis de mon rapport au geste photographique et à l’autre pris dans ce geste. Sa question tombe bien. Et pour moi, ce qui tombe, c’est la prudence derrière laquelle je m’étais abrité malgré moi depuis le début de la réunion. Pascale m’emmène sur une terrain où de façon plus aiguë que de coutume je mesure à quel point je m’y sens chez moi : celui du questionnement de la légitimité de l’image documentaire en général et des miennes en particulier. La situation est la suivante : un regard visuel extérieur a été posé sur une précédente édition des États généraux et sur sa préparation, journées traditionnellement débordant d’énergie comme de tensions, à l’occasion de quoi le régime photographiable ou non de ce réel particulier a pu susciter un malentendu. J’imagine volontiers la scène. Quand tout se tend, il y a toujours bien l’un ou l’autre preneur d’image pour estimer que la sienne se trouve exactement à cet instant et à cet endroit-là, et qu’une fois cette situation actée comme devant être photographiée, cet état prime sur les sentiments des êtres humains qui la vivent. Cela se défend, mais pas par moi. Que les humains photographiés puissent percevoir un tel geste comme une intrusion me semble au contraire plutôt sain. Je répète donc ce que j’entends par « photographie », par « lenteur du geste ». Au vrai, je répète ma note d’intention (8), que je complète d’idées résumées dans le petit texte « Une photographie » (9), avec des mots qui peuvent passer pour de la mièvrerie, mais vers lesquels pourtant je reviens toujours avec sérénité.

De retour à Aubenas nous nous arrêtons prendre une bière avec Philippe dans un lieu plein de promesses, tenu par une personne si profondément du nord qu’elle ne sait plus si elle est belge ou française. En vérité elle s’en moque, car ce qui compte c’est qu’elle sait ce que la convivialité veut dire, et cette fois ce n’est pas au sens d’Ivan Illich, mais juste au sens de la façon de tenir un bar. Pour nous ce sera de la Corsendonck à la pression. Son goût me rappelle mes flâneries flamandes à l’époque de Brumes à venir. Et deux Westvleteren à emporter, pour demain à la maison. De retour à l’appartement, pour la soiré, ce sera l’Entroducing… de DJ Shadow (10), qui est ce que j’ai entendu de plus envoûtant et de plus déroutant à la fois depuis la découverte de Mark Kozelek en 2003. C’est une musique qui me donne envie de chercher à émettre une parole juste.

Saint-Agrève, 31 janvier

Le matin, réveil à cinq heures. Gymnastique, douche, café et départ, à travers ce qu’il n’est pas exagéré de nommer l’inconnu. Au nord de Saint-Mélany et de la vallée de la Drobie mes connaissances de l’Ardèche se limitaient à Aubenas, encore que depuis peu. J’ai rendez-vous à sept heures et demi devant la salle des arts et des cultures de Saint-Agrève, au nord du département, avec Moïse et Nadège de l’association Écran-Village, pour assister à l’installation d’une projection itinérante scolaire prévue à neuf heures. La carte prédit que c’est loin et sinueux. La carte prédit bien. J’ai rarement dépassé les cinquante kilomètres heure. Pour un territoire inconnu, étonnant toutefois comme les souvenirs sortent en nombre de l’obscurité au gré des courbes de la route de plus en plus étroite. Les visites chez Philip Blenkinsop et sa famille dans l’hiver 2017 lorsqu’ils habitaient dans la montagne au-dessus de Die, la descente en voiture depuis Leh jusqu’à la plaine indienne via Srinagar et Jammu à l’été 2005 à l’issue du voyage de L’Usure du Monde, les routes vers le village Mokra Gora, dans le sud de la Serbie, où nous avions visité le petit phalanstère d’Emir Kusturica…

Arrivé à Saint-Agrève, c’est sur un large plateau que la vue se dégage. Le soleil n’a pas encore passé l’horizon. Le camion de l’association est déjà là, devant la grande salle. C’est une ancienne ambulance. Moïse et Nadège m’accueillent. Je photographie le point du jour puis les accompagne à l’intérieur. Cette salle est un bel outil. Pour une petite ville, la moitié de Nyons, ce n’est pas anodin. J’observe les gestes. Le projecteur être monté, installé, réglé. Le régisseur est là aussi. L’ambiance est douce et calme. Incitant à la douceur et au calme. J’ai noté ceci : plus on parle aux gens avec douceur, plus ils répondent avec douceur. C’est particulièrement vrai dans les marches d’approche en territoire inconnu. Nadège et Moïse font des essais de son avec le début du film qui sera projeté aux enfants, le Robin des Bois de Michael Curtiz et William Keighley, sorti en 1938 (11).

Une maman vient déposer sa fille, qui a la jambe dans le plâtre. Elle a fière allure, seule au milieu de la grande salle, comme si le film allait débuter juste pour elle. Mais petit à petit plusieurs classes arrivent, dans une excitation contrastant avec le froid et l’immobilité du dehors. Nadège présente le film et me laisse dire un mot sur ce que je fais là. Je rassure les enseignants sur l’usage que je ferai des images que je prends depuis leur arrivée : des poses longues de l’entrée des enfants dans la salle. Dans leurs hochements silencieux se confirme qu’ils avaient besoin d’être rassurés. En quelques années, cette affaire de droit à l’image a paralysé quasi toute possibilité de garder trace d’événements impliquant des enfants. Je n’assiste pas à la projection, c’étaient ses prémices qui m’intéressaient. Elle sera suivie d’une autre séance plus tard dans la matinée, pour laquelle tout est donc déjà prêt, et dont Nadège assurera le bon déroulement. Moïse repart à Vertoux avec le camion. Voilà. C’était un moment de lien entre le cinéma et un territoire. Banal, rapide, important, bienveillant. Ce qui me manque, c’est de savoir ce que ce moment aura laissé dans la tête des enfants. Je me demande comment ils ressentiront le décalage, à quatre-vingts ans de distance, entre ces images et les images auxquelles ils sont aujourd’hui habitués. La prochaine fois je resterai.

Reparti vers Nyons avec la philosophe Isabelle Stengers à la radio (12). Elle parle comme parlait ma grand-mère, avec les mêmes intonations. Ma grand-mère parlait rarement de science, c’était le domaine du Paternel, mais dans cette voix je me sens comme protégé par une âme ancienne. En cinquante minutes, elle n’a proféré que des paroles lumineuses. Des outils pour vivre, créer et penser. C’est cela aussi, le temps d’une résidence aussi longue et diluée : des allers-retours entre divers états de vie, de présence et d’écoute. Sa pensée joyeuse défile avec le paysage…

À la question de savoir si elle se sent philosophe, elle répond en racontant sa rencontre avec Différence et répétition de Gilles Deleuze (13) : « si on peut poser des questions qui vous font penser comme ça, c’est-à-dire penser à travers tout, entre ce qu’on considère être le plus privé et ce qui semble le plus abstrait, si on peut faire ça, alors oui, je suis philosophe. » Elle poursuit : « Je crois que Foucault et Deleuze fabriquent une manière de penser dont on a terriblement besoin aujourd’hui. L’une des choses qui m’a le plus intéressée par rapport à nos sociétés c’est cette idée de penser par le milieu. Quelles sont les propositions qui vont sans dire, qu’on accepte ? Si par exemple j’entends un scientifique qui parle du public, des gens, comme ne pouvant rien comprendre aux sciences, donc comme devant être tenus à distance des sciences, ma question sera peut-être de voir les arguments que je pourrai lui opposer, mais ma première question sera : il dit ça avec impunité. Il dit ça tranquillement. Il ne redoute rien. Quel est le milieu qui lui permet de dire ça comme si c’était normal ? Donc penser par le milieu, c’est écouter tout à coup ce que quelqu’un dit et se demander dans quel milieu peut-on dire ça sans craindre la réponse. »

Comment ne pas vouloir appliquer ces idées à nos propres champs de prise de parole : photographier, faire du cinéma, de la sociologie, que sais-je, « à travers tout » dans l’écart entre l’intime et l’abstrait, sans rester coincé dans son champ ? Comment ne pas vouloir s’efforcer de dire quelque chose du monde sans chercher à hiérarchiser la parole ? Et cette idée d’écouter l’injonction de l’autre « depuis le milieu d’où il parle », n’est-ce pas un puissant outil non de jugement, mais d’empathie, de compréhension ?

Je me demande souvent ce qui m’attire à l’idée de lire Gilles Deleuze, que jusqu’à présent j’ai parcouru sans comprendre – je n’ai ni la formation ni les bases pour. Quoique ses cours, disponibles en ligne (14), soient très écoutables. Ne devrais-je pas renoncer à ces voies théoriques et revenir à ce que je sais – dois ? veux ? peux ? – faire : des photographies ? L’autre jour avant d’aller en classe à l’Inalco, nous avons cassé la croûte avec Arno Bertina. Cela faisait longtemps. Nous avons rattrapé notre retard de nouvelles respectives. Je lui disais que ces derniers temps l’écriture avait pris beaucoup de place, notamment sur la photographie. J’aurais pu être plus précis. En effet, je n’écris plus exactement « sur la photographie », même si je l’ai un peu fait il y a trois ou quatre ans. Si j’écris, c’est disons pour me frayer une voie d’accès à mes questions sur ma propre pratique photographique. C’est très différent. Mais prenons la réaction d’Arno telle qu’elle vint, à savoir en somme : « arrête, ce n’est pas pour toi, écrire sur la photographie assèche ta photographie ! Tu devrais faire quelque chose de plus punk ! ». Ben voyons. Il sort l’artillerie, le Bertina ! Punk. Pour tout dire, au moment de mettre un disque pour accompagner l’écriture aujourd’hui, j’ai hésité. Par la bizarrerie de l’agencement de ma discothèque, qui ne fait que s’accommoder de l’étroitesse de mon bureau, les disques de musique indienne voisinent avec une section intitulée 1977. Étagère née du legs que me fit naguère mon oncle, qui avait à l’époque 17 ans. De Johnny Moped à Patti Smith en passant par les Ramones et une compilation intitulée Ce n’est pas de la couille, voici la New Wave (15), c’est avec cet héritage que j’ai comblé le vide entre Cat Stevens, Jethro Tull et l’Incredible String Band d’une part, et The Cure ou Joy Division de l’autre. Cette section s’est augmentée avec le temps de divers compléments alimentaires énergisants – la Metal Box de PiL (16), Fresh Fruit For Rotting Vegetables des Dead Kennedys (17) (datant d’ailleurs de 1979 et 1980, la section est poreuse), 76/77 de Marie et les garçons (18) – ou, plus hypnothérapeutiques : Colossal Youth, des Young Marble Giants (19), les disques des Feelies, des Only Ones, des Sparks… Eh bien ce matin, c’est quand même le Raga Yaman de Ustad Vilayat Khan (20) qui a eu le dessus – presque punk, d’ailleurs, à la fin de la face B. Ceci pour dire que quand Arno dit « punk », même si je ne l’ai jamais été, je mets des sons sur l’image. Et l’image me frappe. Je pense, peut-être à tort, que loin de m’assécher, l’écriture me permet de traverser une période où ma photographie s’est asséchée sans mon assistance. Cette période aurait à mon sens commencé le 25 avril 2015 au moment où la terre a tremblé au Népal, d’ailleurs pas forcément à cause de ce séisme, qui a très bien pu agir en manière de déclencheur symbolique d’un appétit préexistant pour la sécheresse. Ou alors oui, à cause de lui d’abord, mais ensuite, assèchement dans lequel je me serais volontiers complu, de sorte que l’écriture, cache-sexe opportun, entretiendrait depuis en moi le confort de ne plus devoir faire d’images personnelles. Peut-être aussi l’assèchement n’est-il pas un avilissement ou un fourvoiement. Peut-être est-il à considérer comme devant être vécu, si possible sereinement. Comme mon ami Pierre Duba, qui un jour n’a plus trouvé le sens des livres et s’est lancé à la place dans la « rédaction » de dessins immenses faits de lettres de toutes tailles et de toutes graisses. L’autre jour il m’écrivait : « Ça va bien, ça fait trois mois que je n’ai pas dessinée, j’attends l’envie… ». L’envie, Pierre l’attend en retapant un bateau. Une manière comme une autre de répondre à l’injonction de faire. Et punk, en un sens. Quand Arno dit « punk » au sujet de la photographie, je pense à ce film où Garry Winogrand jette littéralement son appareil à la figure des passants d’une main, pendant que de l’autre il fait semblant de rien (21). Et je trouve que ce double geste produit une grimace à la raison piétonnière. Je pense à Antoine d’Agata, bien sûr, et à Mike Brodie. Mais peut-être a-t-il raison, l’ami Bertina : peut-être ai-je trop vite oublié d’être punk. Cela m’intrigue. Le seul endroit où j’aie éventuellement approché l’idée punk, c’est lorsque je me suis mis à me foutre du résultat de ma photographie au profit de l’épuisement du geste d’être en vie, en ne photographiant plus que par sursauts, avec l’appareil en plastique que ma fille Olga m’avait offert. Mais c’était avant le séisme, et si tant est que le geste fût punk, les images ne l’étaient pas. Être punk encore, cela pourrait aussi bien vouloir dire « renoncer à comprendre », façon Brian Eno, quoique pas très punk dans son genre, je l’ai cité ici il y a peu : « I’m so unclear about what I’m doing myslef that it’s very hard to work out what that means for anyone else as well… » (22). Mais revenons à Isabelle Stengers et Gilles Deleuze. Je crois que la perspective qui m’attire chez Deleuze, c’est l’intuition que si je le comprenais, j’en extrairais des armes pour mener mon combat avec le monde avec davantage de liberté. J’ai précédemment fait l’expérience la liberté, non sans aide – celle d’Arthur Rimbaud à vingt ans, de Nicolas Bouvier à trente et d’Henri Michaux à quarante – mais imprudent, je l’ai laissée filer. Peut-être parce que l’horizon de la mise en action de cette liberté, chez Rimbaud c’est la mort – tôt par surcroît –, chez Bouvier la mélancolie, et chez Michaux le refus. Tandis que chez Deleuze, de plusieurs lieux me reviennent des indices selon lesquels il y aurait là matière à recouvrer une liberté effectuable en direction d’une action créative, positive et joyeuse. Et c’est ce que me rappelle vouloir chercher, et en quelque sorte me promet, Isabelle Stengers dans cette émission radiophonique : une liberté joyeuse. Je ne parle pas de cette veine d’un divertissement feelgood sans enjeu. Je parle d’un rapport au monde où l’action « contre » naît de la joie d’être. En vérité le cinéma, la photographie ou la littérature que j’aime, le plus souvent ne m’ouvrent pas une liberté joyeuse. J’en tire au mieux liberté ou joie, mais rarement les deux. Pour ne prendre qu’un seul exemple, un des photographes à mon sens les plus nécessaires de notre époque, Steeve Iuncker (23), paie cher sa liberté, précisément de sa joie. On m’opposera que le monde n’est pas joyeux. Certes. Mais raison de plus, si la joie donne des armes pour combattre. Je ne connais fondamentalement pas de liberté joyeuse en photographie. Si : Jean-Luc Mylayne. Je ne sais si lui-même est joyeux. Mais la liberté de sa photographie me donne de la joie. Je ne pense pas pour autant qu’il faille cesser de dire le mal-être et l’insupportable du temps présent. Mais le fait est que ce temps produit à l’échelle collective si peu de signaux joyeux, et permet en outre à chacun de réagir à l’infini à cette absence de joie que, submergé par un flux de signaux essentiellement délétères, le seul horizon possible finit par être une sidération éteignant l’énergie nécessaire à la réparation. Et si « joyeux » est un gros mot, disons simplement « être en vie ». Bon, bref, ce qui m’a plus ce matin c’est qu’Isabelle Stengers m’a donné envie de penser en souriant.

Lussas, 4 février

En chemin vers Lussas ce matin, je me suis arrêté à Lavilledieu. Tombé dans un bar de résistants où, contre l’air du temps, le café est maintenu à un euro. Avant même d’arriver à l’Imaginaire, je suis accueilli par Esther Mazowiecki, coordinatrice pédagogique et technique et l’école documentaire, qui m’appelle au téléphone alors que je suis encore dans ce bar. On se retrouve un peu plus tard sur place, avec aussi Noémie Billet, chargée de production des formations à l’école, que j’avais déjà rencontrée à Aubenas. Je raconte à nouveau mon projet, de la même façon qu’à la réunion de la semaine dernière, le message de ce que je fais là n’étant pas arrivé jusqu’à Esther. Or donc, je suis là pour rencontrer les étudiants du mastère, qui ont deux mois pour réaliser un film collectif ex nihilo avec l’aide de Tariq Teguia, et tenter d’organiser une possibilité d’en garder trace photographique dans la restitution de cette résidence. Ils sont en réunion lorsque j’arrive, dans une salle dont la porte est fermée. Esther est allée les voir un peu plus tôt, suite à notre échange téléphonique de ce matin, pour leur annoncer ma venue et ma demande de rencontre. Il en ressort plusieurs informations : on ne peut pas les déranger avant la fin de la réunion, il est exclu de photographier Tariq Teguia, certains étudiants sont pareillement réticents à être photographiés, et quelques-uns toutefois y sont favorables. Bon, je me demande comment je vais me sortir de là, mais je finirai bien par trouver un chemin. En attendant, la fin de réunion étant prévue pour onze heures et demie selon les informations dont dispose Esther, je vais marcher dans Lussas, où l’on trouve quelques traces de l’ancienne organisation villageoise de l’association, et le cinéma, entre le stade et la caserne des pompiers. Je reviens à onze heures, au cas où. Trop tard. La réunion est déjà finie, et un premier groupe est déjà parti en tournage. J’aurais dû rester sur place. J’ai manqué l’occasion de leur parler tous ensemble. Ceux qui restent sont affairés à préparer du matériel. Je rencontre Tariq Teguia. Enfin c’est façon de parler. Je déduis des interactions entre les personnes présentes qui parmi elles est Tariq Teguia. Il me répète qu’il ne veut pas être photographié, et que je dois voir avec les étudiants la place qu’eux veulent bien me réserver. Il ne m’en dira pas davantage. Du reste c’eût été inutile. Ce que lui inspire l’idée d’avoir un photographe dans les pattes ne laisse pas place au doute. Mais puisque je suis là, j’observe ce qui a lieu, à savoir des étudiants rangeant du matériel, cachant sous l’assurance des gestes techniques leur inquiétude face à l’inconnu de ce film qui démarre. Physiquement la sensation est bizarre. Je ne sais où me mettre. Je choisis un coin. Assis sur mes talons je fais ce que je sais faire : attendre. Une étudiante, Kiana, me demande si elle peut voir mes images d’Aubenas. Quand elle a fini de ranger son matériel nous nous installons à la grande table dans la salle collective. Je lui montre, on discute un peu, de ce qu’elle attend de cette année d’étude, de son rapport à l’image documentaire, de la légitimité, du rapport à autrui… Un autre étudiant écoute, assis à la table. Il est plus âgé que les autres. Il a mon âge. Il voulait écrire, je ne voulais pas l’en empêcher, mais on parle tout de même un peu. Outre notre âge, quelques points communs affleurent. Il a le Poisson-Scorpion (24) sur sa table de chevet et moi dans la tête, des mots de Poteaux d’angle (25) à la bouche, livre qui ne quitte jamais mon sac, et nous avons tous les deux Béla Tarr dans les yeux… Il n’écrira plus ce matin. Nous sommes allés chercher notre pique-nique et avons déjeuné ensemble dans la cuisine de l’Imaginaire. Parlé de l’expérience qui est en train de naître là, de la difficulté à faire démarrer un tel travail de groupe, de son parcours, de ce mastère… On convient que je l’appellerai dimanche prochain. Il me dira comment les choses auront avancé et s’il pense que je peux éventuellement l’accompagner en tournage la semaine suivante. Il s’appelle Joffroy. J’ai aussi fait deux images ce matin ici, et trois ou quatre au village. Recroisé Laura Boniface en partant, heureux de pouvoir lui dire qu’une rencontre avait eu lieu. Je suis reparti léger.

1er Festival Reprise, Le Teil, 8 février

Pendant trois jours, hier, aujourd’hui et demain, Le Regain au Teil organise des projections et des rencontres autour de films présentés en 2019 aux États généraux de Lussas, programme rassemblé sous la bannière : « Festival Reprise », première édition. Nous avions convenu avec Laura Boniface qu’aujourd’hui serait un bon jour pour prendre l’atmosphère de l’événement. Nous avions aussi convenu que j’arriverais vers quatorze heures pour assister à l’après-midi de discussion, mais la vie en ayant décidé autrement, je n’ai pu arriver que vers dix-huit heures. C’est Laura qui m’accueille. Se terminait une discussion avec Philippe de Pierpont, auteur d’un documentaire au Burundi qu’il a mis vingt-huit ans à réaliser (26), Sanaz Azari, réalisatrice de Faites sortir les figurants (27), tous deux venus de Belgique pour l’occasion, et Josianne Zardoya, monteuse du film Delphine et Carole, insoumuses, de Callisto McNulty (28). Discussion en petit comité, dans le hall du cinéma, autour de Nicolas Bole, coordinateur des États généraux, avec cinq ou six spectateurs. La discussion est belle. C’est Philippe de Pierpont qui parle, et de quoi d’autre sinon de lenteur, et de la difficulté de faire émerger de tels films ? L’intimité de la scène mériterait une photographie, mais je n’ose l’interrompre ni pour la prendre ni pour me présenter. J’attends. Un peu trop : c’est la fin du débat.

Un apéro est prévu ensuite sur la mezzanine du bistrot du Regain, pour continuer à échanger jusqu’à l’heure de la projection de Delphine et Carole. J’y retrouve Pascale Paulat des États généraux, qui se réjouit des nouvelles de ma dernière visite à Lussas et de l’avancée de mon projet d’approcher les étudiants du film collectif de l’école. Les discussions entre les personnes présentes, toutes du métier et visiblement chagrinées de la faible audience de cette rencontre, tournent autour des moyens d’attirer davantage de public vers le documentaire dit d’auteur. Une idée qui circule serait d’établir des partenariats avec d’autres acteurs locaux, comme les Cafés Littéraires de Montélimar ou Présence(s) Photographie. Pour avoir abondamment parlé de l’économie de ce festival avec son directeur Stéphane Lecaille et plusieurs membres de son équipe, je suis frappé par la manière dont les mêmes problématiques se transposent d’un champ à l’autre, peu ou prou à la même échelle. Toujours cette grande question de montrer et d’être vu, dans un domaine dépourvu de l’organisation industrielle dont bénéficie le cinéma de fiction. Pour y parvenir, Présence(s) et les Cafés eux-mêmes travaillent déjà à un partenariat entre eux. Certes on peut espérer qu’en conjuguant plusieurs actions, leurs énergies et leurs publics, la visibilité et l’audience de chacune augmente un peu. Mais on peut aussi supposer que cela ne dépasse pas un accroissement marginal. Car si la littérature bénéficie d’un public sensiblement plus large que le marché de niche de la photographie ou du cinéma documentaires, attirer de nouveau public vers le livre est aussi un combat qui se livre pied à pied et se gagne lecteur après lecteur. Une stratégie consiste à faire sortir la littérature des livres et à la mettre sur scène en dialogue les arts vivants, dans l’espoir d’y attirer un public nouveau, qu’on peut espérer ensuite faire venir vers les livres eux-mêmes. Des événements comme Les Correspondances de Manosque, le festival Oh Les Beaux Jours à Marseille, ou la programmation de la Maison de la Poésie à Paris, pour ne citer que ceux que je connais, multiplient ainsi les croisements transversaux. En sciences sociales on peut aussi penser aux conférences musicales ou dansées de Jean-François Bayart. Pourquoi en photographie, et manifestement en cinéma documentaire d’auteur, la réception d’événements de ce genre reste-t-elle si faible ? Dans ce même cinéma, Présence(s) Photographie m’avait invité, le 6 décembre 2018, à donner ma conférence-projection Népal-Qatar, le Vide et le plein (29). Et le 14 juin 2019, au Navire d’Aubenas, La Maison de l’Image et le groupe local d’Amnesty International avaient fait pareil. Le public n’avait pas dépassé la quinzaine de spectateurs à chacune, en comptant les organisateurs. À l’agence VU’ à Paris, en mars 2018, nous avions accueilli deux soirs de suite une soixantaine de personnes pour la même projection. C’était satisfaisant sans être extravagant. On peut toujours critiquer la qualité du travail présenté, bien sûr, mais plus généralement, de quoi cette difficulté à mobiliser est-t-elle le signe ? Du fait que ce que dit l’image documentaire est si sombre que le public rechigne à s’y confronter ? Ou que ces formes seraient peu adaptées à rendre compte de situations complexes ? Ou au contraire, qu’elles seraient trop complexes pour l’air binaire du temps ? Possible, mais il doit être aisé de trouver des contre-exemples. D’une production trop grande alors ? Ou trop mauvaise ? Trop élitiste ? Non. Le mot « trop » est de trop. Si dans le champ de l’art ou de la pensée la production ne cesse d’augmenter, nul point critique ne peut être décidable au-delà duquel commencerait ce « trop ». Il y a toujours plus de production, oui, c’est un constat avec lequel il faut se débrouiller. Partant, il y a toujours plus de production de toutes espèces : bonnes et mauvaises, élitistes et accessibles. Trop peu soutenue alors ? Peut-être, mais cela pose également de nombreuses questions. Que penser du lien entre une obsession (filmer des Burundais pendant vingt-huit ans, par exemple), et la rentabilité de son résultat ? Faut-il le souhaiter, le provoquer, l’accepter s’il advient, le refuser, le combattre à tout prix ? Questions applicables aussi aux lieux de diffusion de l’art et de la pensée. Comment faire exister des formes d’expression sans économie ? Les auteurs peuvent toujours déplacer la nécessité économique sur une autre activité, mais les journées n’ont que vingt-quatre heures, et cela peut affaiblir l’énergie nécessaire à la prise de parole. On peut aussi les perfuser. Mais comment soutenir, et qui, et par quels canaux, selon quels critères, dans quel champ plutôt qu’un autre ? Une corrélation peut-elle, doit-elle être faite entre l’intérêt, la qualité et l’honnêteté d’une parole, et le soutient dont elle bénéficie ? Avec qui pour en juger ? L’auteur peut-il, doit-il vivre de subventions ? Est-il sain pour sa santé morale d’être porteur d’une parole qui n’existe que dans la mesure où sa création et sa diffusion sont financées par les pouvoirs publics ou le mécénat privé, et non par le public ? Il n’y a sans doute pas de réponse univoque à ces questions, mais dans les idées qui s’échangent ici, c’est cela que j’entends, et le désarroi face à leur ampleur et leur profusion.

Donc, Delphine et Carole, insoumuses. Ce film fait du bien. Ce qu’il rappelle dès les premières images, c’est que la suffisance de l’homme blanc, hétérosexuel, aisé et dominant est sans limite, et contagieuse. Contre elle, la force de ces deux femmes est opiniâtre et pour le spectateur, quasi enivrante. En 1967 Sony met sur le marché le Video Rover Portapak, première caméra vidéo portative disponible au grand public. Jean-Luc Godard achète la première. Carole Roussopoulos la deuxième. Elle fera de cet outil, trop neuf pour avoir déjà été accaparé par les hommes, le moyen politique de son combat féministe. Elle anime bientôt des ateliers vidéo pour permettre à d’autres femmes de s’en emparer. Une de ses élèves sera Delphine Seyrig, actrice chez Marguerite Duras, Chantal Akerman, Alain Resnais… (30) Dans l’amitié qui naît entre elles deux, cette petite caméra vidéo devient l’outil d’un idéal commun : donner la parole aux femmes. Les films qu’elles réalisent ensemble servent ce projet d’une manière ingénieuse, implacable et très souvent drôle. Le film qui leur rend hommage en reproduit plusieurs extraits qui étaient visibles à l’exposition consacrée à Delphine Seyrig à Villeneuve-d’Ascq pendant l’été 2019 (31) ainsi que d’autres documents qui ne s’y trouvaient pas. La discussion s’amorce ensuite avec Josianne Zardoya dans la salle, où les organisateurs sont heureux de nous annoncer que nous sommes quinze spectateurs alors que dans la salle voisine, une comédie avec Dany Boon ne fait que quatre entrées. Je prends quelques images, de loin d’abord, puis je m’approche. Et j’écoute. Au-delà des souvenirs de montage et des différentes voies que le film a prises avant de trouver sa forme, des questions émergent sur la diffusion des vidéos des deux femmes à l’époque, questions qui rejoignent celles évoquées tout à l’heure sur l’état actuel de ce médium. Dans leur cas, cela se fait parfois par la puissance de l’immédiateté, comme lors du « coup » des postes de télévision disposés à l’extérieur de l’église Saint-Nizier de Lyon en 1975 sur lesquels étaient diffusées les vidéos des prostituées prenant la parole depuis l’intérieur du bâtiment où elles étaient enfermées. Mais sinon ? Qui voyait ces images ? Josianne Zardoya n’a pas de réponse précise, mais imagine que cela restait assez confidentiel. Elles ne passaient sans doute pas à la télévision ! Le problème est le même aujourd’hui à l’ère de la diffusion infinie permise par les techniques numériques : la parole dominante sature le flux, et la parole non dominante s’y noie.

Nous parlons un peu ensuite avec Philippe de Pierpont, de l’autodidaxie, de l’obsession, de la diffusion, de son travail, de son lieu de vie… Il repart demain matin déjà. Bruxelles ? non, plus loin, il doit encore prendre un train vers Liège. Oui, mais où ? Près de Stavelot, un petit village. D’accord, mais précisément ? À Coo. À Coo ! Un morceau d’enfance. Un classique des voyages scolaires de jadis, et peut-être encore aujourd’hui. La Belgique a là une cascade de quinze mètres de dénivelée qui est la plus importante chute d’eau du Royaume. Un autre temps, celui ou une chute d’eau de quinze mètres suffisait à générer une activité touristique bon-enfant, restaurants, télésiège, petit train et rafting sur l’Amblève… J’étais passé par là aussi à l’époque de Brumes à venir. La photographie que j’avais prise ne disant pas grand chose d’autre que « cascade », elle est restée dans mes tiroirs. Malgré la faible audience, Philippe de Pierpont rentre à Coo heureux de son voyage, ne serait-ce que pour avoir témoigné sa fidélité à Jean-Marie Barbe, le fondateur des États généraux de Lussas. C’est lui, me dit-il, qui avait reconnu dans une première version de son film en 1991, malgré ses défauts, une force qui l’avait décidé à le programmer cette année-là. Lui encore qui avait poussé Philippe de Pierpont à poursuivre cette aventure humaine en continuant de filmer les enfants qu’il avait alors commencé de suivre.

Dehors dans la nuit, le cinéma est beau, souligné par l’éclairage rouge balisant la rue qui y monte. À la radio, des expériences d’habitat en occupation précaire. Un Belge près de la Défense à Paris. Des Italiens dans ancien asile abandonné. Pensé aux photos de Raymond Depardon dans San Clemente (32) et à ma déjà ancienne conversation sur la psychiatrie avec Jean-Robert Dantou (33). Et aussi à ce que dit Anders Petersen de ses propres tentatives de photographier les fous : « (…) je mentais tout le temps, dans chaque photo, parce que je cherchais au mauvais endroit, juste à la surface. (…) J’ai réalisé qu’il fallait que je prenne des photos de ce qui était proche, pas de ce qui séparait les gens – d’une manière très primaire, très primitive. J’ai essayé de trouver quels étaient mes sentiments. Bien sûr, tu ne passes pas ton temps à photographier – tu passes plutôt du temps à communiquer, à essayer de comprendre. Au bout d’un moment, c’était fantastique. J’ai senti qu’on avait davantage en commun, que peu nous différenciait. » (34).

37e Festival international du premier film, Annonay, 12 février

Levé à six heures à Paris après deux fois cinq heures de cours de népalais sans compter les révisions et les devoirs, arrivé à Nyons un peu après midi, remonté dans la colline remplir mon sac de vêtements propres, embarqué l’appareil et le trépied, et reparti vers Annonay. Deux heures de route. N’était le bruit du moteur, voyage en silence. Pas de radio aujourd’hui. Trop de bruit intérieur. Sur l’autoroute vers Valence l’automobile s’affole : surchauffe moteur. Le réservoir de liquide de refroidissement est vide. Je lui donne à boire à la station service. Arrivé à Annonay vers quinze heures trente. La fin du trajet a consommé la moitié de l’appoint de liquide. Un peu buvard tout de même, cet engin, il va falloir agir. Première rencontre avec cette ville. Récupéré les clefs de ma chambre posées en évidence par le propriétaire sur l’appui de fenêtre extérieur d’une petite maison ouvrière assise à flanc de colline, de l’autre côté de la rivière et des usines désaffectées. Posé mon sac dans la cuisine, traversé un bout de ville à pied, happé par ses cicatrices inévitables et silencieuses, pensé à Nocturne et à l’Essai pour une archéologie imaginaire de Gilbert Fastenaekens (35), pris l’ascenseur urbain, puis un rue de commerces fermés de longue date. Retrouvé Philippe et Mickaël au Nid du Festival, juste à côté du théâtre des Cordeliers, ils me présentent Gaël Labanti, le directeur artistique du festival qui a débuté le 7 février et se poursuivra jusqu’à lundi, nous faisons le point sur le séjour à venir, je vais poser l’auto au garage avec Mickaël, après quoi, lui et Philippe repartent et moi, ça y est, je suis présent et disponible pour vivre ce qu’il y a à vivre ici.

Par exemple, observer croître la file des spectateurs de la prochaine séance sur la place du théâtre dans les lumières colorées de l’éclairage public et la nuit qui s’installe. Les gens attendent à l’extérieur, car le brouhaha de la foule dans le hall du théâtre s’entend depuis la salle. Un peu plus tard retour au Nid du festival. Comme l’indique assez bien son nom, c’en est le point central, à l’instar du Bournot à Aubenas, vers où tout converge. C’est au fond d’une cour entre les immeubles, une salle tendue d’arcades en grosses pierres fermées par des panneaux de bois côté cour et de plâtre côté plafond, chauffée au canon à chaleur. On y trouve un bar, un resto, une scène, et une ambiance chaleureuse. C’est dix-neuf heures et c’est rempli. Je dîne là. Un technicien installe du matériel pour un concert. Une projection est en cours au théâtre. Une autre commence tout à l’heure à laquelle j’assisterai. J’ai le temps d’aller me promener. J’irais bien tenter de faire du Fastenaekens à la sauce Lecloux entre les usines qui m’ont ému tout à l’heure avec leur allure de vigie, et m’ont rappelé des voyages à La Louvière, Marchienne, Pepinster ou Hasselt… Brumes à venir encore, décidément. Il n’est pas vingt heures et la nuit déjà est immobile. Un plaisir me surprend, plaisir autrefois familier, que je n’avais pas remarqué avoir désappris, et à cet instant-même retrouvé, nu, vierge, le plaisir d’être seul dans la nuit de cette ville pleine de plaies, à attendre trente-deux secondes à chaque image que s’insole le capteur de l’appareil et que se charge de données sa matrice de pixels, avec la sensation profonde que mon univers est en train de croître.

Au théâtre un peu avant la séance. Assis à côté d’une dame qui engage la conversation. Elle est née ici, sa famille habite Annonay de longue date. Elle connaît bien l’histoire de la ville. Elle me raconte le passé industriel, les tanneries, et le présent, dont le projet de chantier du nouveau cinéma… Nous sommes venus voir Mignonnes, de Maïmouna Doucouré (36), qui vient d’être primé au festival américain de Sundance et fait ici sa première européenne, en présence de la réalisatrice. Gaël Labanti l’invite à introduire son film. Elle nous souhaite de nous mettre dans la peau d’une jeune fille de onze ans pendant l’heure et demi qu’il dure. J’y suis parvenu un peu : une bonne partie de moi est toujours prêt à être une jeune fille de onze ans. Mais j’ai surtout été un père de quarante-sept, et un humain atterré par la puissance destructrice de la sorte d’images que le film aimerait dénoncer : celles de l’hyper-sexualisation des jeunes filles, ici par le biais de la danse, véhiculées par les réseaux sociaux. Atterré et partiellement écœuré tant ces images sont mortifères. Une discussion s’en suit avec Maïmouna Doucouré, oratrice tout en pédagogie et clarté. Devant trois cents personnes, elle parle de sexualité et de discrimination pendant une demi-heure avec aplomb, naturel et légèreté. Elle est si à l’aise que sur les quelques photographies que j’ai prises on dirait qu’elle chante. Mais son film n’est pas encore celui qui m’aidera à croire en l’efficacité de l’image dans le projet de critiquer l’image.

Sur un sujet différent, Jacques Rancière aborde cette question de la façon suivante : « Qu’attendre de la représentation photographique sur les murs des galeries des victimes de telle ou telle entreprise de liquidation ethnique : la révolte contre leurs bourreaux ? La sympathie sans conséquence pour ceux qui souffrent ? La colère contre les photographes qui font de la détresse de population l’occasion d’une manifestation esthétique ? Ou bien l’indignation contre leur regard complice qui ne voit dans ces populations que leur statut dégradant de victime ?

La question est indécidable. Non parce que l’artiste aurait eu des intentions douteuses ou une pratique imparfaite et qu’il aurait ainsi manqué la bonne formule pour transmettre les sentiments et les pensées appropriées à la situation représentée. Le problème tient à la formule elle-même, à la présupposition d’un continuum sensible entre la production des images, gestes ou paroles et la perception d’une situation engageant les pensées, sentiments et actions des spectateurs. » (37)

Mutatis Mutandis, cette réflexion me semble ici applicable. Ainsi, je me demande si la fascination de Maïmouna Doucouré pour l’énergie de ses actrices, qui rappelle celle de la Bande de filles de Céline Sciamma (38), n’agit pas contre son ambition critique. L’insistance avec laquelle la réalisatrice accumule les scènes de danse fortement érotisées est certes dérangeante vue de ma fenêtre, mais j’imagine volontiers, malgré la prise de conscience de cette violence par au moins une des adolescentes à la fin du film, que des jeunes filles de cet âge pourraient se sentir au contraire stimulées par l’énergie du film et considérer les risques liés à la diffusion des images sur Internet comme au mieux des dommages collatéraux, et au pire un épiphénomène. Mon expérience de lecteur de photographies et sur la photographie me porte à croire en effet que le « continuum » dont parle Jacques Rancière est un phantasme. Il me semble que le projet de dénoncer l’image par l’image souffre du fait qu’on désigne sous le terme d’image des sortes de représentations issues de régimes très différents, leur dissémination dans le flux créant la confusion entre ces régimes. Je me demande souvent s’il n’y aurait alors pas que le silence de l’art qui soit réellement politique – pour laisser place à une autre forme de résistance. Mais laquelle ? C’est sans doute faux, je ne sais où mène cette question. Peut-être parviendrai-je un jour à la creuser.

L’hiver, l’ascenseur urbain ferme à vingt heures. Rentré par la rue des usines qui serpente jusqu’à la rivière. Il est près de minuit. Mes pas croisent ceux d’une dame sur le trottoir d’en face. Bonsoir madame… Bonsoir monsieur… J’avais oublié que se saluer est si simple.

Annonay, 13 février

Les gens disent bonjour dans cette ville, de façon spontanée, gentille, sans arrière-pensée. C’est bête de s’en émouvoir, et pourtant comme c’est dix ou vingt fois sur la journée, ce mouvement finit par atteindre le cœur. De l’extérieur, pour le nouveau venu que je suis à Annonay, une sorte de corrélation s’établit entre les cicatrices que la ville porte et la bienveillance qu’elle draine.

À neuf heures ce matin, au Nid du festival, un petit-déjeuner est organisé pour les professionnels du département, qui sera suivi par une journée de projections à leur intention. Les participants sont accueillis par Gaël Labanti, que j’ai déjà présenté et que je photographie aux platines, et Marianne Ferrand, directrice générale du festival et de la MJC d’Annonay. Je retrouve des visages familiers : Mickaël, fidèle au poste, Moïse et Nadège d’Écran-Village, et plusieurs membres de l’équipe de la Maison de l’image d’Aubenas : Julien Poujade, qui s’occupe du circuit des cinémas itinérants, Véronique Borge, médiatrice cinéma et responsable jeune publics, et Cathy Géry, la programmatrice des Rencontres, tous photographiés en novembre. La parole circule. Moi aussi, déjà un peu plus à l’aise qu’hier. À la fin des croissants, la séance est levée. J’accompagne la troupe vers le cinéma des Nacelles, où est prévue la première projection de leur journée. Le comptoir de friandises dans le hall d’entrée me rappelle celui du cinéma de Ranjana Galli, près de New Road à Katmandou, photographié en 2001. Stéphane Laurent, le directeur de la salle et projectionniste, se demande pourquoi je prends tant d’images de son lieu. Je raconte mes souvenirs. Il m’invite en cabine. Comme le chantier du nouveau cinéma ne devrait pas tarder à démarrer, sur un terrain vague en bordure d’un rond-point à quelques centaines de mètres d’ici, il sait que ceci va disparaître. La mairie va en reprendre la jouissance et le réaffecter à de nouvelles activités. Lui-même prend des photos, mais de ce genre, il ne sait pas faire, alors il se réjouit qu’un « photographe » le fasse. Comme hier dans la nuit, je retrouve des réflexes liés à ma rencontre avec Lise Sarfati, en 2001 aussi, quelques semaines avant de repartir à Katmandou son enseignement dans la tête. Frontalité, orthogonalité, pose longue et trépied, une manière d’évacuer les questions inutiles pour se concentrer sur l’essentiel. J’ai l’impression que ça fait dix ans que je n’ai plus photographié. Après, je marche à la recherche de ce fameux chantier. J’arrive devant un terrain vague qui d’après les explications devrait être celui du futur cinéma, mais d’une surface si restreinte que j’en doute. Par acquit de conscience j’aborde une passante. Elle confirme, et se réjouit de ce projet, car les fauteuils actuels ne sont pas confortables. Comment vont-ils faire pour créer sur un si petit terrain toutes les salles prévues, sept je crois ? Ça va être vertical, à n’en pas douter. De retour au Nid, je suis rejoint par Mickaël et son équipe : Maëva et Judith, stagiaires, et Lucile, en service civique aux Écrans. Il y a une caravane à frites dans la cour et de l’Affligem à la pression. On déjeune là, en préparant mes voyages ardéchois de mars et avril.

Ils partent ensuite voir un film. J’ai vu si peu de films en dix ans que je me demande toujours par où recommencer. Je me laisse faire et suis le mouvement. Ce sera Jumbo, de Zoé Wittock (39). Une variation sur le thème de l’acceptation de la différence, à la photographie très séduisante. Trop. J’ai annoncé dans la première partie de ce journal que je n’étais pas là pour parler des films. À la rigueur pour tenter d’énoncer les questions qu’ils m’évoquent, mais sans jugement. Raté. Celui-ci est un cas de force majeure. Je n’ai pas pensé de suite à François Forestier, ni à la photographie de couverture du second volume de son anthologie (40), montrant Sean Connery mi-nu en couche-culottes à bretelles dans Zardos (41). Mais quand ce fut fait, c’était trop tard. Entre cette image et celle de Noémie Merlant mi-nue elle aussi, enlaçant en pleurs sa machine de kermesse, je n’ai plus vu qu’une irrémédiable parenté. Plus moyen de regarder ce film sérieusement. Il fait trop d’effort pour m’en empêcher. Si l’excellent Sam Louwyck était intervenu plus tôt il aurait peut-être sauvé le film, me semble-t-il, mais Zoé Wittock ne lui laisse pas suffisamment de marge pour dénuder le film de sa pompe. Un nanar, donc, et du genre « “cultureux” [lequel], pour être mieux considéré par les institutions et les médias que son frère naturel, peut tout de même offrir de grandes satisfactions. On s’y délecte de la contradiction entre la volonté patente, visible et laborieuse, servie par des moyens adéquats, de réaliser une chose importante, de l’ordre de l’œuvre d’art, et le spectacle boursoufflé, ridicule, souvent grandiloquent ou dégénéré auquel elle aboutit. » (42) Ceci n’engage bien sûr que ma subjectivité. La lectrice ou le lecteur qu’intéresse cette nomenclature « cultureux » / « naturel » proposée par Jean-Pierre Jackson pour caractériser les nanars, lira avec profit la préface d’où est tirée la citation qui précède.

Le garage m’appelle. L’auto est réparée. C’était un bouchon dévissé par où fuyait le liquide. Mickaël me dépose, je récupère l’auto, et rentre juste à temps pour l’image suivante. Vers dix-sept heures se réunit le jury du festival pour départager les dix films en compétition. Une douzaine de personnes, professionnels et passionnés, se retrouvent à l’étage de l’hôtel du Midi, sur la place du théâtre. Un de ces hôtels qui tire son charme d’avoir survécu à l’uniformisation des chaînes, comme le St Georges à Chalon-sur-Saône où la réceptionniste vous appelle par votre prénom. Ce sera la dernière photographie de la journée.

Annonay, 14 février

Ce matin, j’ai rendez-vous au théâtre avec Rémi Labé, chargé de mission pour l’audiovisuel au département de l’Ardèche. En l’attendant je demande conseil aux bénévoles à l’accueil, car j’aimerais obtenir l’autorisation de prendre une photographie de la grande salle du théâtre à l’italienne. Ils se plient en quatre pour trouver le technicien, qui accepte de suite et m’attendra tout à l’heure, à l’issue de la projection scolaire en cours. Mais qu’est-ce qu’ils ont ici, à être aussi gentils ? Je me sens idiot d’être ému par une chose aussi simple que la gentillesse des gens dans cette ville et dans ce festival. Ou est-ce moi qui invente ? Je ne sais. On parle un peu. Ils ont vu Camille (43), le film sur la photojournaliste Camille Lepage assassinée en République centrafricaine en 2014. Comme je suis photographe, ils aimeraient avoir mon avis sur une question que ce film leur a suscitée : comment font les photojournalistes, lorsqu’elles ou ils envoient leurs images à leur rédaction depuis le terrain, pour être sûres que ces images seront bien utilisées, et que le texte qui les accompagnera racontera bien leur expérience ? La lectrice ou Le lecteur familier de ce blog se doute que la question m’a plu… Comme quoi, il n’y a pas que les photographes qui « interrogent le médium », comme on dit en école d’art… Vu comme elle a démarré, la discussion aurait pu durer toute la matinée, mais j’avais un rendez-vous officiel. Rémi Labé me reçoit au second étage du théâtre où une cafétéria est aménagée le temps du festival. C’est juste pour faire connaissance, et discuter de l’avancée de la résidence et de ses projets de restitution. On parle un moment de ce qui l’a amené à ce poste et de là où j’en suis de mon exploration ardéchoise, et aussi de la possibilité de réaliser un livre à partir de cette résidence l’année prochaine. Puis comme je lui dis que j’ai envie de photographier le théâtre, il m’invite à pousser une des portes derrière nous qui mène aux balcons. La salle est encore occupée par un groupe d’enfants qui échangent avec une intervenante sur le film qu’ils viennent de voir. Je découvre un point de vue idéal pour dire à la fois « cinéma » et « public scolaire » en contournant les obstacles du droit à l’image. D’en haut, avec des poses de quatre ou six secondes, on ne reconnaît aucun visage, on ne voit que des têtes de cheveux entre les fauteuils rouge. J’espère en avoir au moins une qui tienne la route. Une fois qu’ils sont partis, le technicien reste pour me laisser le temps de photographier la salle depuis la scène.

En retournant vers l’auto je photographie encore une fois les usines, de jour, et une façade de magasin abandonné, et je rentre à Nyons en me disant qu’il s’est passé quelque chose ici qui m’a touché.

Lussas, 20 février

Après deux conversations téléphoniques avec Joffroy dimanche et lundi derniers, nous avions estimé que ma meilleure chance d’obtenir une image du tournage du film collectif serait à saisir jeudi, sans doute dans l’après-midi. Par sécurité j’avais décidé de venir dès le matin.

En manière de préparatif j’ai regardé la veille la vidéo d’une rencontre entre Tariq Teguia et Jacques Rancière au Centre Pompidou en 2015 (44). Le philosophe invite le réalisateur à parler de son dernier film, Révolution Zendj (45), et le questionne. Discussion que j’ai trouvée tendue. C’est la première fois que j’entendais parler Jacques Rancière. Expérience déroutante. Sa parole est une performance de sa pensée en train de se dérouler. La façon dont Tariq Teguia se cherche une place dans ce flux apparaît défensive, quoique sachant rester digne. Ces deux-là ont quelque chose d’incompatible. J’ai toutefois noté ceci, que dit le réalisateur : « le processus de fabrication d’un film, c’est regarder d’abord, écrire en suite, et puis tourner ». Je l’ai pris pour une bonne augure. Il y dit aussi qu’il n’est pas cinéphile, et qu’il regarde surtout de la photographie, de préférence américaine. Bon. Allons-y !

J’arrive un peu après neuf heures, salue les personnes que je croise dont, m’apercevrai-je ultérieurement, Jean-Marie Barbe lui-même, l’homme à l’origine de cette aventure documentaire à Lussas, que je ne connaissais pas. Je me dirige vers la salle de travail collective où Tariq Teguia et une partie des étudiants discutent, porte ouverte. J’entre. Rarement m’a-t-il été signifié de façon aussi précise, et profondément physique, sans un mot, par le seul truchement des énergies en présence, que je n’étais pas le bienvenu dans un lieu. Ce qui vaut bien un euphémisme. Je n’ai pas la moindre idée de la manière dont je dois gérer cette situation. Ce qui est sûr : pas en restant là. Je dépose quand même mon sac dans la salle, à la fois machinalement et symboliquement, et me mets à l’abri dans la pièce d’à côté, le bureau d’Esther Mazowiecki, qui m’octroie une table où m’asseoir et des excuses pour ne m’avoir pas régulièrement fait suivre comme elle me l’avait promis les comptes-rendus des réunions collectives entre les douze étudiants et leur superviseur. Elle me donne à lire en rattrapage un résumé de ce qui s’est échangé entre eux dans la semaine. En discutant avec Joffroy peu après, il semble se confirmer que si le tournage prévu le matin chez un paysan se passe bien il y remontera dans l’après-midi avec une étudiante et que je pourrai les accompagner. Un autre groupe partira en même temps à Aubenas pour filmer une manifestation contre la réforme des retraites, mais au sein duquel l’un des étudiants, me dit-on, refuse d’être photographié. Je renonce à l’idée de les suivre.

J’ai donc quelques heures à passer ici en attendant. J’ai sécurisé une petite bulle invisible autour de ma table dans le bureau voisin, où j’écris un peu. Fabienne, mon éditrice, m’ayant dit le plus grand bien d’Inland (46), un des films de Tariq Teguia qu’elle avait vu au cinéma, je cherche à le voir, d’abord afin de me faire une idée de ce que crée cet homme, peut-être aussi pour mieux comprendre le fonctionnement du groupe qu’il guide, et enfin pour avoir des images à mettre en contre-point de la vidéo regardée à la maison. Personne n’a Inland sous la main. Il n’est pas non plus à la Maison du Doc. Ce sera donc d’abord Rome plutôt que vous (47), dans une copie trop compressée pour que je puisse entrer correctement dans l’image, mais suffisamment lisible pour être happé par la lenteur, la beauté, la fixité des plans, l’inaction, l’ennui et les silences, bousculés par les rares accélérations. Des gens entrent et sortent du bureau de temps en temps. Dont Chantal Steinberg, la directrice de l’école, qui me souhaite la bienvenue et me convie au déjeuner qui aura lieu à treize heures. Vers treize heures vingt, n’entendant plus de bruit autour de moi je me rends compte que je suis seul dans les bureaux. J’essaie de trouver mon chemin jusqu’à la cuisine et la terrasse, où les gens sont en train de déjeuner. Chantal Steinberg me libère une place à côté d’elle. Nous parlons de son travail à la tête de l’école, des obstacles économiques et des plaisirs artistiques qu’elle rencontre, et des similitudes ou non avec le monde de la photographie…

Plus tard je saurai ceci : à peine suis-je sorti de la salle collective tout à l’heure que Tariq Teguia préviendra ses étudiants : « je ne le veux pas sur le tournage ». J’ai suffisamment de méfiance envers l’ego, le mien comme celui d’autrui, pour décider que celui qui est prié de se sentir rejeté de la sorte, ce n’est pas moi, être humain, mais moi photographe. Avec la difficulté qu’il n’y a plus de différence entre les deux. Mais avec l’avantage que si je me trompe, au moins dans un premier temps cette sagesse permet de traiter le problème avec un peu de distance. Tout de même, j’avais déjà du mal à rester photographe à l’ère du soupçon, désormais projeté dans celle de l’inimitié, où me mettre encore avec cet outil ? Cela dit, il y a en l’occurrence un décalage entre les enjeux – rendre compte d’un travail d’étudiants dans le cadre d’une résidence artistique institutionnelle –, et la puissance de ce repoussement. Je repense à Isabelle Stengers : « Il dit ça avec impunité. Il dit ça tranquillement. Il ne redoute rien. », je et me demande : quel est le milieu dans lequel un tel comportement peut exister, comme si c’était normal ?

Je pars quand même avec les deux étudiants vers la colline et la forêt, sur les terres du paysan qu’ils suivent. L’endroit est beau, silencieux, l’air est bon et doux. Mes camarades bienveillants. Il y a une rivière au fond d’une gorge. Nous descendons. Je trouve quelques images. Je les prends. Nous rentrons tous trois vers Lussas et puis moi, vers Nyons. À la radio, on rapporte que mille scientifiques ont lancé un appel à la désobéissance civile pour pousser les gouvernements à agir contre le dérèglement climatique. Changement d’échelle.

« Nous vivons une guerre lente », dit un des personnages de Rome plutôt que vous.

 

 


(1) Frédéric Lecloux, « Territoires du cinématographe I », blog Aux Bords du cadre [en ligne], 17 février 2020. Disponible sur https://www.fredericlecloux.com/territoires-du-cinematographe-i/. Consulté le 21 février 2020.
(2) Adèle Van Reeth (prod.), Profession philosophe (53/74) : Isabelle Stengers, de la science à la sorcellerie, Les Chemins de la philosophie [émission radiophonique], France Culture, 31 janvier 2020, 58 min. Disponible en ligne sur : https://www.franceculture.fr/emissions/les-chemins-de-la-philosophie/profession-philosophe-5374-isabelle-stengers-de-la-science-a-la-sorcellerie. Consulté le 21 février 2020.
(3) L’ensemble de ses activités sont décrites sur le site Internet de l’association : http://www.lussasdoc.org. Consulté le 21 février 2020.
(4) Une association visant à promouvoir les cultures africaines en France, éditant une revue et un site Internet, http://www.africultures.com. Consulté le 21 février 2020.
(5) Gilles Deleuze, L’Image-mouvement. Cinéma 1, Paris, Éditions de Minuit, 1983, et L’Image-temps. Cinéma 2, Paris, Éditions de Minuit, 1985. Consulté le 21 février 2020.
(6) Bénévent Tosseri, « Lussas, village documentaire », La Croix, 18 août 2019. Disponible en ligne sur : https://www.la-croix.com/Culture/Cinema/Lussas-village-documentaire-2019-08-18-1201041568. Consulté le 21 février 2020.
(7) Wikipédia, « Tariq Teguia » [en ligne]. Disponible sur : https://fr.wikipedia.org/wiki/Tariq_Teguia. Consulté le 21 février 2020.
(8) Frédéric Lecloux, « Territoires du cinématographe I », op.cit.
(9) Frédéric Lecloux, « Une photographie », in Népal. Épiphanies du Quotidien, Le Bec en l’air, 2017. Disponible sur : https://www.fredericlecloux.com/une-photographie/. Consulté le 21 février 2020.
(10) DJ Shadow, Endtroducing… [disque microsillon], Mo Wax Recordings, 697 124 123-1, Grande-Bretagne, 16 novembre 1996.
(11) Wikipédia, « Les Aventures de Robin des Bois (film, 1938) » [en ligne]. Disponible sur : https://fr.wikipedia.org/wiki/Les_Aventures_de_Robin_des_Bois_(film,_1938). Consulté le 21 février 2020.
(12) Adèle Van Reeth (prod.), op.cit.
(13) Gilles Deleuze, Différence et répétition, Paris, Presses universitaires de France, 1968.
(14) Université Paris 8, « La voix de Gilles Deleuze en ligne ». Disponible sur : http://www2.univ-paris8.fr/deleuze/. Consulté le 21 février 2020.
(15) Ce n’est pas de la couille, voici la New Wave [disque microsillon], Ariola, 25804 ET, Pays-Bas, 1977.
(16) PiL, Metal Box [disques microsillon], Virgin Records Ltd., METAL 1, Grande-Bretagne, 23 Nov 1979.
(17) Dead Kennedys, Fresh Fruit For Rotting Vegetables [disque microsillon], Cherry Red Records, B RED 10, Grande-Bretagne, septembre 1980.
(18) Young Marble Giants, Colossal Youth [disque microsillon], Rough Trade, ROUGH 8, Grande-Bretagne, 1980.
(19) Marie et les garçons, 76/77 [disque microsillon], Instant Records, IR001, France, 1989.
(20) Ustad Vilayat Khan, Raga Yaman [disque microsillon], His Master’s Voice, EASD 1350, Inde, 1972.
(21) Michael Engler (réal.), Garry Winogrand Fotograf [film], Michael Engler Filmproduktion (prod.), 7 min., 1982. Disponible en ligne sur : https://www.youtube.com/watch?v=FJgJtmnt_HI. Consulté le 21 février 2020.
(22) Brian Eno, « An interview by Wim Wenders, june 1979 », in From Brussels with love [cassette audio], Les Disques du Crépuscule, TWI 007, Belgique, 20 novembre 1980. « J’ai une idée si peu précise de ce que je fais moi-même, qu’il est très difficile de me figurer ce que cela peut bien vouloir dire pour quiconque… ». C’est moi qui traduis.
(23) Voir le site du photographe sur http://www.iuncker.ch/. Consulté le 21 février 2020.
(24) Nicolas Bouvier, Le Poisson-Scorpion, Paris, Gallimard, 1982.
(25) Henri Michaux, Poteaux d’angle [1971], Paris, Gallimard, coll. Poésies, 2004.
(26) Philippe de Pierpont (réal.), In another life [film], Dérives, Clin d’Œil Films, Petit à Petit Production (prod.), 77 min. 2018.
(27) Sanaz Azari (réal.), Faites sortir les figurants [film], Iota Production (prod.), 61 min., 2018.
(28) Callisto McNulty (réal.), Delphine et Carole, insoumuses [film], Les Films de la butte (prod.) 68 min., 2018.
(29) Frédéric Lecloux, Népal-Qatar, le Vide et le plein, 2016. La série est présentée en ligne sur : https://www.fredericlecloux.com/portfolio/nepal-qatar-le-vide-et-le-plein/. Consulté le 26 février 2020.
(30) Delphine Seyrig est notamment l’actrice principale de Jeanne Dielman, 23 quai du commerce 1080 Bruxelles, de Chantal Akerman que j’évoquais dans la première livraison de ce journal. Frédéric Lecloux, « Territoires du cinématographe I », op.cit.
(31) Nataša Petrešin-Bachelez (commissaire), Les Muses Insoumises. Delphine Seyrig [exposition], LaM, Villeneuve-d’Ascq, du 5 juillet au 22 septembre 2019.
(32) Raymond Depardon, San Clemente, Paris, Centre National de la Photographie, 1984. Certaines images sont disponibles en ligne sur le site de l’agence Magnum Photos : https://pro.magnumphotos.com/C.aspx?VP3=SearchResult&ALID=2TYRYD1KAHDB. Consulté le 26 février 2020.
(33) Anders Petersen (par) Christian Caujolle, André Frère éditions, 2013
(34) Frédéric Lecloux, « Il est possible de faire moins d’images. Une conversation avec Jean-Robert Dantou », blog Aux Bords du cadre [en ligne], 26 septembre 2016. Disponible sur https://www.fredericlecloux.com/il-est-possible-de-faire-moins-dimages/. Consulté le 26 février 2020.
(35) Gilbert Fastenaekens, Nocturne et Essai pour une archéologie imaginaire, Galerie Catherine Mayeur/Arp édition, Bruxelles, 1993-1994.
(36) Maïmouna Doucouré (réal.), Mignonnes [film], Bien ou Bien Productions (prod.). 95 min., 2020.
(37) Jacques Rancière, Le Spectateur émancipé, Paris, La Fabrique éditions, 2008, pp 59-60.
(38) Céline Sciamma (réal.), Bande de filles [film], Bénédicte Couvreur (prod.), 112 min., 2014.
(39) Zoé Wittock (réal.), Jumbo [film], Insolence Productions, Les Films Fauves, Kwassa Films (prod.), 93 min., 2020.
(40) François Forestier, Le retour des 101 nanars, Paris, Denoël, 1997.
(41) John Boorman (réal.) Zardos [film], John Boorman Productions (prod.), 107 min, 1974.
(42) Jean-Pierre Jackson, préface à François Forestier, 101 nanars, Paris, Denoël, 1996.
(43) Boris Lojkine (réal.), Camille [film], Unité de production (prod.), 90 min., 2019.
(44) Centre Pompidou, Discussion entre Tariq Teguia et Jacques Rancière, 8 mars 2015. Disponible en ligne sur : https://www.dailymotion.com/video/x2mr2y7.
(45) Tariq Teguia (réal.), Révolution Zendj [film], Tariq Teguia (prod.), 137 min., 2013.
(46) Tariq Teguia (réal.), Inland [film], Tariq Teguia (prod.), 140 min., 2008.
(47) Tariq Teguia (réal.), Rome plutôt que vous [film], Tariq Teguia (prod.), 111 min., 2006.


Photographie : Cabine de projection du cinéma Les Nacelles, pendant le 37e Festival international du premier film d’Annonay, 13 février 2020