Népal-Qatar : Le vide et le plein

Doha, Qatar, avril 2016. Avenues inachevées, ponts en construction, bretelles d’autoroute donnant sur le vide, voies interminables au bout desquelles on ne peut que faire demi tour, boulevards reconquis par les sables, chantiers abandonnés, terrains vagues, gravats, rues éventrées, structures de stades potentiels, camps de travailleurs qu’on devine çà et là, centres commerciaux sans chalands, barres d’immeubles au loin tout au bout d’étendues désertiques, métro en devenir, squelettes de bâtiments où se meuvent des silhouettes en salopette bleue et casque fluorescent… Un projet de lieu si uniformément entamé qu’il semble impossible qu’un jour, le considérant honnêtement, quelqu’un puisse en dire : « il y a là une ville ». Un projet de lieu qui ne donne pas confiance – qui ne donne pas grand chose en réalité, reprenant dans les cœurs le peu dont il nourrit les ventres.

Le Népal se dépeuple. En 2015, mille cinq cents Népalais partaient chaque jour travailler à l’étranger, principalement en Malaisie et dans le Golfe Persique – un cinquième d’entre eux au Qatar, en partie pour construire les infrastructures d’accueil de la coupe du Monde de football 2022. Un homme actif sur trois serait absent. Le mobile annoncé du départ est toujours le même : « nous n’avons pas le choix ». Un « pas le choix » que j’ai longuement questionné au retour de mon premier séjour au Qatar.

Pour eux désormais c’est avec, dans et depuis ce nouveau paysage qu’il faudra s’arranger pour être népalais – et pour rester en vie malgré les conditions de travail inhumaines, la violence, la chaleur, les accidents, les suicides des camarades, les « crises cardiaques », l’absence de soins et de sécurité, les viols, les abus, le coût du voyage, l’éloignement des leurs, le quotidien des camps de travailleurs, la solitude, l’ennui, la ségrégation, et la tutelle de l’employeur.

Promoteur local ou contremaître occidental, celui qui prend possession du corps de l’autre n’a même plus besoin de s’avilir à le coloniser ou le déporter pour l’arracher à sa vie et le soumettre. Il soumet depuis son fauteuil des êtres consentants, attirés à lui par des promesses, accourant se faire déshumaniser à ses pieds, ayant laissé terre et famille en jachère et emprunté sans compter pour arriver jusque-là – et neuf fois sur dix s’estimant chanceux d’y être.

L’écran de leur téléphone – à la fois filtre et leurre – est désormais le lien ultime avec un chez-soi fantasmé, devenu virtuel : car existant sans eux. Et comme ça, pour deux ans renouvelables à l’envi, ils sont priés de financer mariages et fêtes religieuses, dot, maison, motocyclette, téléphone, télévision, et plus rarement les études des enfants… Ce faisant, « ils » représentent aujourd’hui trente pour-cent du produit intérieur brut d’un pays sans État. Un État auquel le peuple ne s’est pourtant pas ménagé pour donner sa chance : deux révolutions en seize ans, une guerre, quinze mille morts, un roi redevenu citoyen, une république naissante… En vain.

La question qui se pose alors est la suivante : ce formidable surcroît de revenus pour lequel les migrants acceptent de partir « en prison pour deux ans », et ces avantages statutaires pour lesquels les familles acceptent l’absence des leurs, à quel coût sont-ils générés ? Quel coût humain, social, sociétal ? Quel coût pour les hommes partis, pour les familles restées, pour les villages, pour le tissu social, pour la nation ? »

Pour prendre la mesure de ces questions, j’ai choisi trois districts parmi les plus affectés par les migrations, Sunsari et Morang, dans la plaine du Terai, et Udayapur, à cheval sur la plaine et les collines, districts où en février et juillet 2016, avec ces questions en tête, je suis parti à la rencontre de familles dont les hommes sont au Qatar. J’ai écouté les femmes raconter leur quotidien et j’ai pris le temps que naissent des photographies. Ensuite, en avril et en octobre, je me suis rendu au Qatar pour tenter de retrouver les hommes de ces mêmes familles dans leur camp de travailleur. Sur les 25 familles visitées au Népal, je suis parvenu à établir le contact avec onze hommes au Qatar. Par presque tous, j’étais attendu avec émotion. Nous avons passé du temps ensemble. Dans les heures d’ennui du vendredi ou l’agitation des soirs de semaine dans le camp, entre la préparation du dalbhat et les appels à la famille pour leur annoncer qu’avait lieu la visite promise au Népal quelques mois plutôt, des photographies sont nées.

 

 


Ces images, j’ai choisi pour l’instant de ne les montrer publiquement que sous forme d’une exposition organisée avec Amnesty International France et/ou d’une conférence-projection, qui mettent en dialogue portraits et paysages recueillis des deux côtés de cette même absence et de cette même solitude. La rencontre et la discussion avec un public est à ce jour la solution qui me semble la plus juste et honnête pour transmettre la complexité de ces situations. La présente sélection, volontairement dépourvue de personnes reconnaissables, n’en donne qu’un aperçu. Le lecteur que le sujet intéresse peut consulter l’agenda du site pour connaître les prochaines dates de conférence et contacter Amnesty International pour connaître les prochaines dates de l’exposition.


Le début du texte qui précède, ainsi que certaines images de la série, sont publiées dans Népal. Épiphanies du quotidien, avec la volonté de présenter une vision de ce paysage devenu quotidien pour nombre de Népalais. Aucune autre publication n’est prévue pour l’instant.


Voir les films et e-kus de ce projet.


Ce travail est réalisé grâce à la bourse d’aide à l’écriture photographique documentaire du Centre National des Arts Plastiques.

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