Le Vide et le vide


Sur mon travail en cours, Népal-Qatar : le Vide et le plein

Je vous construirai une ville avec des loques, moi !
Je vous construirai sans plan et sans ciment
Un édifice que vous ne détruirez pas,
Et qu’une espèce d’évidence écumante
Soutiendra et gonflera, qui viendra vous braire au nez,
Et au nez gelé de tous vos Parthénons, vos arts arabes, et de vos Mings.

Avec de la fumée, avec de la dilution de brouillard
Et du son de peau de tambour,
Je vous assoirai des forteresses écrasantes et superbes,
Des forteresses faites exclusivement de remous et de secousses,
Contre lesquelles votre ordre multimillénaire et votre géométrie
Tomberont en fadaises et galimatias et poussière de sable sans raison.

– Henri Michaux, Contre !

 

Doha, Qatar, le 2 avril 2016

J’ai loué une chambre je croyais à Doha mais c’est à trente-cinq kilomètres. Traversé la ville en compagnie d’un chauffeur de taxi ghanéen. Je n’imaginais pas le contraste si fort entre la vitrine et l’arrière-boutique. Une fois hors du périmètre de l’aéroport et du centre-ville, brillant et luxueux, pelouses arrosées, tours de verre, nous sommes entrés dans un territoire dont je ne connais aucun équivalent.

Avenues inachevées, ponts en construction, bretelles d’autoroute donnant sur le vide, voies de plusieurs kilomètres au bout desquelles on ne peut que faire demi-tour et revenir sur ses pas, boulevards déjà reconquis par le sable et les bambous, chantiers abandonnés, terrains vagues, tas de gravats le longs des avenues, rues éventrées, bâtiments privés d’entretien, structures de stades potentiels, camps de travailleurs qu’on devine çà et là, un centre commercial de huit kilomètres de long, presque entièrement vide, couvert de poussière, des barres d’immeubles au loin, tout au bout de vastes étendues de sable, un métro même, aérien, – mais pour aller d’où à où ? –, et de temps en temps une construction en cours aux étages de laquelle se meuvent imperceptiblement des silhouettes en bleu de travail et casque fluorescent. Une ville infinie… Une ville n’est sans doute jamais finie. Mais j’imagine que la plupart accomplissent en tant que ville au moins quelque chose, une idée, une envie, de l’ordre à la fois de l’utilisable et du devenir. Celle-ci, non. Elle est si absolument entamée qu’il semble impossible qu’un jour honnêtement quelqu’un la désignant puisse en dire : il y a là une ville. Au mieux un remblai dans lequel on reconnaît sporadiquement certaine forme. Un lieu sans rêve – et que son arrogance épuisera et laissera sans histoire, sans âme, sans population et sans personne pour la pleurer, vieille avant d’avoir été adulte. Une ville qui ne donne pas confiance. Qui ne donne pas grand chose en réalité, reprenant dans les âmes et les cœurs le peu dont elle nourrit les ventres. Et avec ça, elle parvient à se figer quotidiennement dans un caillot de voitures trop larges pour les rues. Mais comment se sont-ils organisés pour congestionner un endroit aussi vide ?

Je n’avais pas envie de ce voyage. Dès que les linéaments de ce projet (1) ont commencé de se structurer en une forme pensable, bien avant son écriture, son versant qatari m’a angoissé. Angoissé à la perspective de devoir renouer avec une version du voyage non encore devenu cette sédentarité renouvelée, approfondie dans l’ailleurs, que j’aime tant au Népal. Angoissé à l’idée du retour au voyage éclair, où devoir tout sentir et comprendre d’un pays neuf en dix jours. Angoissé par la dictature, la peur du danger, l’incompréhension de la surveillance, le vertige de la prise de possession de moi par autrui. Angoissé par la violence et la duplicité, par mon manque de courage face à la douleur et mon inaptitude à la méfiance, à la prudence, à l’insincérité.

Angoisse montée petit à petit, s’ajoutant à l’angoisse du reportage à produire, à présent jusqu’à la paralysie.

Quand l’obtention de la bourse du CNAP (2) rendant possible la réalisation de ce travail n’était encore qu’une hypothèse, l’angoisse s’éteignait par la raison : il serait toujours temps de m’angoisser quand je serais lauréat. Lorsqu’il s’avéra que je l’étais, je fus heureux, mais l’angoisse se fit plus précise. Quand je rentrai de mon premier voyage au Népal auprès des familles de migrants mais que la date du départ au Qatar n’était pas encore fixée, l’angoisse me paralysait dès que me revenait la conscience qu’il faudrait bien finir par y aller. Mais comme elle ne se nourrissait alors d’aucun délai précis jusqu’à expiration duquel continuer de m’angoisser, je pensais à autre chose et retrouvais la fluidité de mes mouvements. Quand j’ai fini par arrêter cette date et réserver un billet d’avion, l’angoisse s’est mise à s’occuper de moi minutieusement, sans échappatoire, ne me permettant de faire ce que je devais qu’à un rythme toujours plus lent, chaque action comme mazoutée par l’angoisse toujours plus explicite et plus paralysante à mesure que le départ approchait.

C’était hier.

Je n’ai aucun intérêt pour le Qatar. Nul désir. Nul semblant d’un phantasme. Sa propagande luxueuse, suffisante et autoritaire me met mal à l’aise. Elle est le contraire de ce que je reconnais d’attirant chez les peuples. Je n’ai pas envie d’y être, fût-ce au nom de ma relation au Népal qui, je pense, a bon dos dans cette histoire. Une voix pénible me serine que l’idée de documenter les migrations de ses hommes vers ici n’est pas complètement honnête. Pas viscérale. Pas indispensable. Il y a une part de supercherie dans cette entreprise, et je ne vois pas le moment où elle se transformera en vérité. Certes, parmi les familles de migrants rencontrées dans la plaine du Terai au Népal en février 2016, certains m’ont remercié d’être venu si loin pour écouter une histoire dont ils pensaient qu’elle n’intéressait personne. Cela m’a fait du bien. Mais ce bienfait, c’est de l’ego : pas de la photographie.

Cela étant, si ce n’est pas ou pas complètement pour le Népal, je crois savoir plus ou moins pourquoi je me suis mis dans cette situation : pour être photographe. Ou plus précisément, pour être un photographe à qui on s’intéresse un peu. Car si je n’ai manifestement pas besoin du Qatar pour être photographe, et si j’ai en revanche besoin d’être photographe pour exister, j’ai aussi de temps en temps, malheureusement, stupidement, besoin d’être vu comme photographe pour continuer de l’être. Besoin que nourrissait sans doute, au moment de postuler à cette bourse, par un malentendu me faisant souvent confondre reconnaissance artistique et équilibre personnel, la nécessité de reconstruire un désir du monde dans le cours post-séisme de cette terrible année 2015. Faire quelque chose ce printemps-là était déjà une victoire. Avec cette candidature m’était donnée l’occasion de faire quelque chose non seulement en rapport avec mon activité de photographe, mais qui par surcroît serait potentiellement vu et me ferait voir : prouver que j’étais capable d’écrire un projet de qualité suffisante pour qu’une bourse d’envergure comme celle du CNAP pût m’être accordée.

À l’heure d’écrire ma proposition, cette histoire de migrations était le seul de mes projets qui répondît au niveau d’exigence de cette bourse et fût tant soit peu clair dans ma tête. Le seul aussi qui reposât sur une démarche documentaire, dimension obligatoire, inscrite dans le titre même de la bourse. Ce que j’ai d’autre à dire par la photographie est sans sujet, sans fondement, à la fois sans obligation et indispensable. Intime. Mais inadapté. Ce ne pouvait donc être que ce projet-ci. J’en avais écrit une première version pour la bourse de l’Élysée à Lausanne l’année précédente. J’y avais beaucoup réfléchi. L’Agence était avec moi. J’ai retravaillé mon texte et me suis jeté à l’eau.

Ce n’est pas tout de l’avoir écrit et d’avoir été lauréat. Encore faut-il à présent être capable de le réaliser. Or en l’occurrence ce projet m’effraye. Il me déborde. À l’échelle où je l’ai imaginé, il ne cesse de me signifier son inexistence. Le sujet dont il tire prétexte va largement au-delà des capacités d’un seul homme. Et largement au-delà du Népal. Bien sûr il y a les Bangladeshis, les Philippins, les Sri-lankais, les Indiens, je pense à eux aussi, mais toutes ces vies coupées en deux dépassent les nations. Elles sont un problème-Monde. Elles sont ce dont le siècle se nourrit. Une sorte de post-colonisation, ou plutôt, de synthèse entre l’esclavage et la colonisation. Dans l’esclavage, le maître use de violence pour faire venir à lui l’esclave et lui apprendre à le servir. Dans la colonisation, le maître envoie ses administrateurs user de violence chez le colonisé pour lui apprendre à le servir. Dans les deux cas le maître ôte à l’autre son statut d’être humain. Ici, Qatari, Saoudien, Malais, FIFA ou maître d’œuvre occidental, celui qui prend possession du corps de l’autre n’a même plus besoin de le faire venir de force ou de se déplacer jusqu’à son territoire pour le soumettre : il soumet depuis son fauteuil, par centaines de milliers, des êtres consentants, attirés à lui par des promesses. Car le migrant, népalais ou autre, qui pourrait très bien rester libre (mais libre de dépérir dans un pays en ruine), vient au maître de son plein gré, se faire déshumaniser à ses pieds, ayant laissé sa terre en jachère et emprunté sans compter pour arriver jusque-là, neuf fois sur dix s’estimant chanceux d’y être et – car il y a de l’argent à la clef –, donnant aux suivants l’envie de faire pareil à une telle échelle que le pays s’en trouve minutieusement dépeuplé.

Ces vies coupées en deux révèlent ainsi, surtout, l’absurdité de croire à la possibilité d’une direction humaine différente. Elles révèlent, là-bas et ici, que c’est très bien comme ça. Migrants, employeurs, cheiks et villageois : que la situation arrange chacun. Elles révèlent, et de mon souci, la vanité, et de ma prise de parole, l’innocuité. En faisant semblant de croire que celle-ci méritait d’être énoncée, je commets l’erreur, pointée naguère pour lui-même par Arno Bertina, de « sauter sur tout ce qui bouge et [de] plaquer sur le vivant des émotions qui ne sont qu’à moi, évidemment structurées par la culture occidentale que je confirme, ce faisant, dans son délire universaliste. » (3)

C’est d’autant plus stupide de m’être fourré dans ce traquenard que la prise de parole sur le monde n’est pas affaire pour moi de problème à résoudre ou simplement à poser. Je ne crois pas au sujet, restrictif, divisant. (Je dis bien : pour moi. Il y a des gens qui tirent de leur rapport au sujet des visions qui me touchent.) Mais moi, ce que je parviens à chercher est au-delà du sujet. C’est la question d’Anders Petersen qui me poursuit : comment accéder non à ce qui sépare, mais à une « proximité dans le sentiment » ?

C’est pour cela que ce n’est pas mon métier, ce projet. Vivre dans une paranoïa permanente, faire attention à tout, avoir peur de tout, vérifier tout – mais mal, mais inutilement, oubliant la moitié des règles élémentaires de prudence et d’anonymat numérique –, chaque fois que j’allume l’ordinateur, avoir l’impression que quelqu’un s’y introduit simultanément, chaque fois que je décroche le téléphone, que je suis sur écoute… Ce n’est pas moi. Y être contraint me rend mauvais. Et dans le même temps je me dis : qui cela intéresse-t-il ?

Quoi qu’il en soit, trop tard donc pour échapper à la quête du sujet. Je suis dedans et jusqu’au cou. Or il reste introuvable. Il est partout, mais indissociable de la matière globale qui le détermine. Ni ici, où la dictature en organise l’invisibilité par la ségrégation, et où en tout état de cause je suis paralysé depuis mon arrivée, ni là-bas non plus en vérité, où la famille fait pareil.

Le quotidien des femmes en l’absence des hommes ? Le malheur des épouses népalaises que j’ai rencontrées en février naît moins de l’absence de leur mari (lorsque tout se passe bien pour lui à l’étranger) que de la férocité de leur belle-mère à leur endroit. Férocité sans relation avec cette absence : quasi génétiquement, la belle-mère traditionnelle népalaise est programmée pour se comporter comme une sorcière avec sa belle-fille. Et les beaux-frères excellent à lui prêter assistance.

Là-bas du moins ai-je pu, dans les instants de solitude que certaines femmes ont osé soustraire à l’emprise familiale pour m’en confier un peu dans le portrait, tenter d’approcher la nudité des arrangements que chacune trouve avec la vie. Mais ici, rencontrerai-je seulement quelqu’un ?

Et de sujet, point. Le problème précis « coût humain, social et sociétal des migrations népalaises vers le Golfe »  aujourd’hui n’existe pas, ou n’est un problème pour personne, ce qui revient au même. Il n’est que l’arrière-petit-enfant du coût humain, social et sociétal de la prévarication dont se rendent coupables les élites népalaises, auquel nul ne peut rien. Le peuple ne s’est pourtant pas ménagé pour leur botter le cul : deux révolutions, quinze mille morts, un roi redevenu citoyen, une république naissante… En vain. Le Népal est sans État. Et tant qu’il sera sans État, le Népal continuera de se vider. Les conséquences collectives à long terme de chaque départ individuel sont une question secondaire. J’ai bien rencontré sur le terrain des chercheuses et travailleuses sociales qui mesurent les coûts pervers de l’exode des hommes (et maintenant aussi des femmes) à l’échelle des villages, mais à partir du moment où pour un candidat au départ la décision est prise, leur travail ne peut que se limiter à l’informer des dangers qui l’attendent. Le terme en usage parmi les organisations travaillant sur le sujet à Katmandou est safe migrations : migrer en sécurité – mais migrer quand même. Bouger pour gagner sa vie n’a pas toujours été un droit. À présent qu’il l’est, d’aucuns sont prêts pour le faire valoir à prendre des risques. Partant, la seule chose qui puisse être améliorée ce sont les conditions de vie des travailleurs ici, ce qui se joue au niveau des gouvernements et organisations internationales.

Ainsi ma question initiale n’est pas d’application. Elle est vide (et pédante). Le délitement du tissu social népalais en milieu rural, l’abandon des villages, la dislocation de la famille, l’appauvrissement de l’agriculture, le recul de l’éducation, peut-être certaines familles et certains migrants en ont-ils conscience, peut-être certains même les regrettent-ils, mais ils n’ont pas le choix. Les mères, épouses et sœurs rencontrées dans le Terai n’ont que ces mots à la bouche : pas le choix.

Refusant d’accepter ce « pas le choix » comme un axiome, je l’ai brièvement considéré comme suspect. Me faisant l’avocat du diable, aussi indéfendable que puisse sembler cette idée eu égard à la dureté de la vie ici, mais ne voulant rien laisser au hasard pour tenter de débusquer mon sujet, je me suis demandé dans quelle mesure n’était-il pas moins dur pour certains de partir en dépit des dangers, que de prouver être capable de rester pour bâtir une nation. Moins dur d’aller faire le manœuvre à 20 000 roupies mensuelles au Qatar que de supporter la pression sociale, familiale, politique et ethnique du Népal et de réfléchir à comment et par quoi la remplacer.

Car pourtant ils font un choix. Ils viennent. Ils pourraient rester. Tristan Bruslé (4) me l’avait dit : « faire attention à ne pas enfermer les migrants dans leur condition supposée de victimes : ce serait leur nier toute capacité de réflexion et de choix ». Ils font un choix ? Voire. À tout le moins, un choix est fait. Mais l’est-il vraiment par le migrant lui-même ? Est-ce vraiment lui qui décide de son avenir ?

Vue la pression du groupe et de la tradition, en particulier dans les districts conservateurs du Terai, la question mérite d’être considérée. Dans plusieurs familles les parents le disent : « nous voulons qu’il parte, sinon il ne va rien faire ici » – où ce sont donc eux qui ne laissent « pas le choix » à leurs enfants – pas le choix non plus, s’ils le voulaient, de devenir paysan. Je ne sais pas à partir de quand ni pourquoi il est entré dans les mœurs que ce ne serait plus le travail des jeunes hommes d’aller au champ, mais toutes les mères rencontrées le disent : « je peux me débrouiller seule dans les terres, mes fils doivent faire autre chose. »

Or si les parents s’estiment trop vieux pour partir il faut pourtant bien que quelqu’un y aille car les dépenses prévues sont lourdes. Il y a les mariages et les fêtes religieuses de Dasain et Tihar à célébrer. Il y a la dot, inévitable : cinq à dix mille euros dans ces contrées, à comparer au salaire journalier d’une ouvrière agricole, un euro et vingt centimes. Il y a la maison à construire – mais c’est cette saleté de maison standardisée du Népal, une cage aux barreaux de béton fermée par des parois de briques, froide l’hiver, étouffante l’été, qui les écrase de ses tonnes quand la terre tremble, sans qu’aucun architecte soit jamais venu réfléchir à un moyen d’adapter la maison de terre et de bambou à la vie moderne tout en conservant ses qualités thermiques et esthétiques et sa légèreté. Il y a l’envie de la motocyclette, du téléphone et de la télévision. Il y a l’échelle sociale à gravir, ou à ne pas descendre… C’est-à-dire en somme : les convenances à respecter – ne pas se laisser distancier par l’aisance économique affichée par le voisin – ce que les salaires népalais ne permettent pas. Car enfin il y a les autres, ceux qui sont revenus et pour qui tout s’est bien déroulé, qui ont ramené la télévision et participé à la mobilité sociale de leur famille. Influence si forte que les cas où le voyage se passe mal – morts, viols, maltraitances, abus –, même trop nombreux, ne le sont pas suffisamment pour dissuader les prochains de partir, ou les parents des prochains de les envoyer. (Abus dont il resterait à étudier s’ils sont moins nombreux ici qu’au Népal – un ami vivant à Katmandou depuis vingt ans me disait récemment : si les Népalais étaient aussi gentils les uns envers les autres qu’ils ne le sont envers nous, touristes et expatriés étrangers, ce pays serait le paradis.) Dans ces conditions de besoins réels ou supposés, choisis ou imposés, l’attrait de l’argent est plus fort, plus immédiat, plus concret que toute pensée d’une nation à créer.

Ce « pas le choix » doit être aussi estimé au prisme de l’éternelle question de l’éducation au Népal. Dans quatre seulement des vingt familles visitées dans le Terai, les hommes partis à l’étranger avaient obtenu le SLC (5). Inutile de parler de l’éducation des filles, qui sont considérées comme un fardeau (notamment à cause de la dot). Ce qu’on leur demande est d’apprendre à tenir un foyer pour pouvoir être mariées le plus tôt possible. Les musulmanes auront au mieux suivi quelques années les enseignements de l’école coranique. La majeure partie de la population de ces villages est donc inéduquée et chacun le rappelle dès qu’il le peut. Il faut dire qu’ils ont de l’entraînement : leurs parents eux-mêmes, paysans depuis toujours, n’ont le plus souvent pas connu l’école. La société les incite à continuer à se projeter inéduqués. Ce que la famille a prévu pour eux, et en dehors de quoi le groupe se charge de prévenir leur égarement, se passe volontiers de SLC ou d’aucun diplôme. Faire usage de ses mains suffit. Grandit ainsi au Népal toute une génération d’enfants qui abdiquent l’envie d’apprendre vers 13 ou 14 ans, obsédés quoiqu’un peu tôt par la perspective de gagner un salaire – et surtout de le gagner ailleurs, puisqu’ils sont privés d’aucun autre modèle de réalisation personnelle ou collective.

Quant à l’entreprise privée, beaucoup ont fait l’expérience de l’impossibilité de mener à bien un projet professionnel au Népal tellement les chances de réussite sont conditionnées au hasard des troubles politiques, des grèves, de la tectonique des plaques et de toutes autres contingences causées ou aggravées par la corruption et l’absence d’État – dont les habitants de ces régions, issus des minorités ethniques et religieuses, n’attendent plus grand chose tant ils se sentent délaissées par les élites de Katmandou et ont été habitués à se débrouiller seuls.

Si donc ce n’est pas le champ puisque maman ne veut pas, pas les métiers requérant de savoir lire, écrire et compter et de parler anglais puisqu’ils ne savent pas, pas la petite affaire locale puisque la déréliction du pays en précipite systématiquement la ruine, que reste-t-il comme véritable part de choix dans le choix de partir ? N’ont-ils pas épuisé toutes les pistes ?

Alors, moins dur de partir que de prouver qu’on est capable de rester ? Non, pas moins dur sans doute, mais plus raisonnable, plus logique, plus évident… Plus raisonnable maintenant, tout de suite, pour soi et la maison des parents, même sortant de terre dans un village dont la population est en train de tarir… Plus raisonnable, tel est le drame, de prêter sa force de travail à une entreprise qui la réclame, le Qatar, et qui finalement, aussi terrible soit-elle, la plupart du temps paie, même mal, et même si parfois pas.

Le 3 avril

Et maintenant j’y suis.

La villa où je loge, immense, vide, silencieuse, est sise parmi les villas similaires d’un lotissement muré. Les chambres sont distribuées autour d’une cage d’escalier qui me donne le vertige. Le propriétaire est en vacances à Bangkok. Dans la cuisine, j’ ai rencontré un ingénieur en télécommunications slovaque et un Argentin employé par la Fondation Qatar pour l’éducation.

Je pense à l’Afghanistan. Nous en avions rencontré à Kaboul, de ces gens qui vivent loin de chez eux pour quelques mois ou quelques années, et prennent ce qu’il y a à prendre en temps et en heure dans un lieu qui leur importe peu cela mis à part – et, pour la prise de ce butin, un lieu dont ils sont prêts à endurer l’hostilité, l’isolement et l’inanité. Pour ceux-ci cette fois c’est Doha, mais peu importe : ils vont de bulle en bulle. Quand le Qatar sera passé de mode ils se feront une place dans la bulle suivante où quelque chose est à prendre.

Retourné à l’aéroport chercher mon sac qui n’était pas arrivé hier et que la compagnie n’a pu m’expédier car il a été refusé par les douanes… Ça commence bien. À cette occasion j’ai refait l’expérience de la transition lieu/non-lieu. Accablé autant qu’hier par ce glissement. M’apparaît derechef, avec une violence renouvelée, combien le lieu est truqué, sournois, plutôt un simili-lieu, et n’est pas conçu pour inspirer ni soutenir aucune vision à long terme. Peut-être est-ce parce que ce ne sont pas les citoyens qui le fabriquent ? Et parce que ceux qui le fabriquent sont structurellement exclus de son fonctionnement ? Ou s’excluent eux-mêmes : le Slovaque, la journée, travaille dans un bureau ouvert avec deux cent cinquante collaborateurs, il va à la gym trois soirs semaine, la nuit dort dans cette maison vide, bavarde un peu avec les propriétaires quand ils sont là… En fait d’activité sociale, cela lui suffit. Il ne va pas sur la Corniche prendre l’air du large, ne fait pas d’affaires avec les Arabes, ne fréquente pas les cafés standardisés ni les enseignes de luxe, ne va pas boire une Chimay au bar argentin de l’hôtel Sheraton. N’étaient sa voiture personnelle fournie par son employeur, sa chambre individuelle et la liberté de rentrer à Bratislava quand il veut car on ne lui a pas confisqué son passeport, il partage avec les Népalais cette non-participation au modèle qatari : tours de verre et de béton, convivialité feutrée, sourire cosmopolite, luxe convenu – une chimère que commercialise l’émirat dans un périmètre de 10 kilomètres autour de son aéroport, dans ses avions, dans son ubiquité diplomatique – et dans sa façon de s’assurer la curiosité, ou la fascination, en tout cas la visibilité de l’Occident en achetant ses clubs de football et ses hôtels (6). Non. Comme d’autres, l’ingénieur slovaque vit dans le chaos du périmètre suivant, entre les tas de gravats et les travaux. Il est plus libre que ceux qui vivent dans les camps car lui est ici de son plein gré, mais pas plus intéressé par le Qatar qui n’est que le présent de son opportunisme. Un présent sans nationalité, sans histoire, sans raison particulière, formidablement meuble. Moi qui ne crois pas à l’identité, ce que je sens ici me confirme dans l’idée qu’une fois qu’on prive les hommes de la commodité de ce mensonge, il ne reste guère que l’argent pour les tenir éveillés.

Beaucoup plus tard, cette incapacité à métaphoriser, si je puis dire, la réalité, je l’ai retrouvée à l’œuvre sur son versant négatif, destructeur, chez les déprimés. Une table est une table. Elle l’est à jamais. Un mur est un mur qui bouche tout l’horizon. Un cendrier est un cendrier. Sa fonction est de recueillir les cendres. La mort est dans la vie et, tout comme la mort, la vie ne vous dit : rien.
– Jean-Bertrand Pontalis, Frère du précédent.

Dans l’Himalaya tibétain au confluent de l’Indus et de la Gar, à l’altitude de 4255 mètres, se trouve un bourg que les Chinois nomment Shiquanhe, les voyageurs occidentaux Ali, et si les Tibétains le nomment encore c’est du nom de Sênggêzangbo. Il y a vingt ans c’était un avant-poste de l’oubli cloué à ses deux rues en croix. À en croire le China Tibet News c’est désormais « une ville de plus de vingt mille habitants, qui profitent de la vie grâce aux activités culturelles et aux commerces dont s’est dotée leur cité » (7). C’était aussi et reste je suppose un point de passage obligé pour atteindre depuis l’ouest le pivot du Monde : le Mont Kailash. Dans les auberges de Kashgar on se refilait le plan pour rejoindre le machine-serai d’où partaient les camions vers Ali, l’adresse de son seul restaurant, les moyens (inefficaces) d’y échapper à la police, et surtout les solutions pour en sortir. Il n’y en a qu’une en vérité : la patience. Au bout d’une semaine un camion était venu. Une policière avait fini par nous prendre en charge, moitié par pitié moitié par devoir (nous : celle qui n’était pas encore mon épouse, moi-même et cinq ou six autres étrangers frappés de cachexie). Elle avait négocié pour nous le prix du voyage avec le chauffeur et, tous entassés dans la benne, nous avait envoyés un matin vers le Kailash et surtout loin de sa ville (8).

Il a fallu quelques heures pour qu’affleure ce souvenir. Mais c’est cela : ici à Doha, la pesanteur me ramène avec insistance à la sensation de piège absurde, inexplicable et sans règle de Shiquanhe : jusqu’au désert ici brûlant, là-bas gelé, jusqu’à la paranoïa qu’instille la dictature, jusqu’à la suffisance des colons, jusqu’à cette impression que les humains eux-mêmes sont faits d’anti-matière – jusqu’à ce détestable doute sur ma propre raison.

Le Slovaque, ou son double de charge opposée, m’emmène gentiment faire des courses. C’est à huit cents mètres d’ici, mais c’est impossible à faire à pied. L’Argentin m’en avait longuement parlé ce matin : cette ville n’est pas faite pour les piétons. La taille des voitures est un signe. Les avenues sont trop larges, parfois séparés par des bordures centrales trop hautes pour être escaladées sans risque. Les véhicules ne s’arrêtent pas. En auto c’est à vingt minutes.

Les employés du magasin sont majoritairement népalais. J’ai envie de parler à tout le monde. Ils ont l’air contents. Il fait frais. Les Népalais qui travaillent dans ce genre d’environnement climatisé, avec un bel uniforme costume-cravate, et qui parlent anglais correctement comme ceux qui m’ont remis mon sac à l’aéroport ce matin, me mettent toujours du baume au cœur. Voilà des candidats en moins pour la « crise cardiaque ». Le corps souffre moins que pour les ouvriers empilant du béton sous le soleil. J’ose espérer que ça compense. Même si le soir ils rentrent dans leur camp à douze ou vingt par chambre, et ne verront jamais ailleurs qu’ici, ou pas du tout quand les courses sont faites par leurs sœurs employées de maison, ceux qui consomment les produits qu’ils manutentionnent. Je me demande souvent : ressemblait-elle à cela, l’Europe du Nord aux différentes époques d’arrivées de main d’œuvre d’Italie, d’Espagne, du Maghreb : une grande entreprise de ségrégation ? Et aujourd’hui ? Et ce faisant, est-ce qu’on ne construit pas toujours, inévitablement, une haine à venir ?

L’origine des aliments est mentionnée sur leur étiquette. Oignons, ail, mangues : Inde. Herbes fraîches, coriandre, aneth, persil : Liban. Pommes : France. Champignons, fenouil : Hollande… Dans l’hypothèse où les Népalais devaient un jour rester chez eux et subvenir à leur besoin par leur travail interne, il suffira que les jeunes réapprennent à labourer et à semer, et ils se nourriront. Mais si les Qataris n’avaient plus le droit de sortir et plus d’argent pour rien importer, ils auraient faim. Cette ville ne rate pas une occasion de rappeler qu’elle ne tient que par un fil.

La nuit, je ne me sens pas en sécurité.

Le 4 avril

Et c’est là dedans que je dois retrouver mes hommes… J’ai été idiot à la maison, ou trop pressé, ou trop inquiet de ce voyage pour le préparer convenablement : j’ai oublié d’imprimer les images de leurs familles rencontrées au Népal pour les offrir à ceux que je parviendrai à retrouver ici.

Rencontré Hemant. Grâce à Hemant, rencontré Jagat (9). Grâce à eux, la dimension effrayante de ce projet, sa dimension-Monde qui me subjugue, est ramenée à une dimension Népal que je peux appréhender. Mais comment faire pour la sortir de moi ?

Ce soir, lorsque le premier fils est entré dans la voiture de Jagat, j’avais les larmes aux yeux.

Le 5 avril

C’est l’anniversaire de maman. On s’est vus et parlés par le téléphone.

Le 10 avril

Plus de nouvelles de Jagat.

 

 


(1) Népal-Qatar : le Vide et le plein (portfolio protégé par mot de passe jusqu’à ce que certaines garanties soient prises de la sécurité des personnes rencontrées). L’argument de ce projet est le suivant : chaque jour 1500 à 2000 Népalais partent travailler à l’étranger, principalement en Malaisie, en Arabie saoudite et au Qatar. Les revenus qu’ils expédient au pays représentent aujourd’hui 30% du PIB. En commençant par les liens avec le Qatar, et en visitant d’une part les familles restées seules au Népal et ensuite les hommes de ces familles dans leur camp de travailleur au Qatar, la question dont je souhaite poser les termes en textes et en images est : ce surcroît de revenus pour lequel les familles acceptent l’absence des leurs et dont elles saluent les avantages statutaires, à quel prix est-il généré ? Quel prix pour les hommes partis ? pour les familles restées ? Pour les villages ? Pour l’agriculture ? Pour les liens sociaux ? Pour le pays ? Le premier voyage au Népal pour ce projet a eu lieu en février 2016, et de mon premier voyage au Qatar, ceci est une manière de journal.
(2) Bourse d’aide à l’écriture photographique documentaire du Centre national des arts plastiques, édition 2015.
(3) Arno Bertina, « De la poudre et des allumettes », 7 septembre 2012, in SebecoroChambord, un blog de résidence, 7 août-2 novembre 2012, pp. 57-58.
Disponible en ligne sur : http://sebecorochambord.wordpress.com,
paru en livre sous le titre SebecoroChambord, un journal de résidence, Domaine national de Chambord / Ciclic, 2013.
(4) Conversation personnelle de juin 2015 avec Tristan Bruslé, géographe, chargé de recherche au CNRS, membre du Centre d’études himalayennes, auteur de nombreux articles sur les migrations népalaises et notamment : « What Kind of Place is this? », South Asia Multidisciplinary Academic Journal [Online], 6/2012. Disponible en ligne sur : http://samaj.revues.org/3446.
(5) School Leaving Certificate (certificat de fin de scolarité), sanctionnant la réussite des examens de fin d’études secondaires au Népal.
(6) Martine Rabreau, « Immobilier, médias, sport : ce que détient le Qatar en France », Le Figaro, 20 février 2013. Disponible en ligne sur : http://www.lefigaro.fr/conjoncture/2013/02/20/20002-20130220ARTFIG00632-immobilier-medias-sport-ce-que-detient-le-qatar-en-france.php
(7) Chen Jing, « Shiquanhe Town: From small village to modern town », China Tibet News, 23 décembre 2008, disponible en ligne sur : https://web.archive.org/web/20110721172000/http://english.chinatibetnews.com/SpecialCoverage/2008-12/23/content_186812.htm, cité par Wikipédia sur la page consacré à la ville dans l’édition anglophone de l’encyclopédie, disponible en ligne sur : http://en.wikipedia.org/wiki/Shiquanhe. C’est moi qui traduis. Texte original : « a town with over 20,000 people who enjoy their life because the city has been equipped with culture and commerce facilities. »
(8) J’ai tenté naguère de dire quelque chose de ce « conciliabule des ombres » dans Lentement vers l’Asie, Glénat, 2006. Texte que je n’aime plus beaucoup, mais qui existe.
(9) Les prénoms ont été modifiés.


Photographie : S. C., épouse de H. N. C., travailleur migrant au Qatar, Aurabani, district de Sunsari, Népal, février 2016, série Népal-Qatar : le Vide et le plein.