Deux larmes d’émotion


Notes sur une image de Sébastien Van Malleghem

Le kitsch fait naître coup sur coup deux larmes d’émotion.
La première larme dit : Comme c’est beau, des gosses courant sur une pelouse !
La deuxième larme dit : Comme c’est beau, d’être ému avec toute l’humanité à la vue de gosses courant sur une pelouse !
Seule cette deuxième larme fait que le kitsch est le kitsch.
La fraternité de tous les hommes ne pourra être fondée que sur le kitsch.

– Milan KUNDERA (1)

 

Voici l’image sur laquelle portent ces notes et le contexte dans lequel elle s’inscrit. Tirée de la série photographique de Sébastien Van Malleghem réalisée dans les prisons belges entre 2012 et 2014, elle représente un grillage maillé serré, formidablement net, un personnage de chaque côté, un bâtiment à l’arrière plan, lui, diffus. Je vois d’abord le grillage, qui remplit le cadre. Le noir et blanc est contrasté. Les ombres sont dures. Du côté du lecteur un homme, chauve ou presque, le bras nu, la main accrochée au grillage. De l’autre une silhouette, une partie du visage dans la lumière. Un homme ou une femme, impossible à dire. Peut-être un membre de l’administration pénitentiaire. Rien ne permet de décrire plus précisément les circonstances que cette image met en scène. S’agissant d’une entreprise documentaire, avec Walter Benjamin on pourrait dire alors : « Ici doit intervenir la légende, qui inclut la photographie dans le processus de littérarisation de nos conditions d’existence, et sans laquelle toute construction photographique doit rester dans l’à-peu-près. » (2) Mais sur le site Internet du photographe, de légende, point. À tout le moins n’en ai-je pas trouvé. Ailleurs en ligne pareillement, l’image est souvent reproduite sans autre contextualisation que le titre de la série, Prisons. Mais en cherchant un peu j’ai fini par en découvrir une occurrence assortie de ces mots : « Prison d’Audenarde, un condamné discute avec une gardienne à travers le grillage de la cour » (3). Donc maintenant, nous savons ce qui est représenté, et où (Audenarde est une ville de la province belge de Flandre-Orientale).

J’ai découvert cette image en septembre 2014 lorsque Sébastien Van Malleghem sollicita les éditions du Bec en l’air dans le but d’y faire publier son reportage. Chargé au sein de cette maison d’édition d’examiner les projets de livres arrivant aux courriers électronique et postal, j’avais donc eu à statuer sur celui-là, cette image y comprise. J’avais noté le caractère séduisant de la série, le parcours déjà paré de références remarquables de son jeune auteur, et j’avais suggéré à mes éditeurs de refuser ce projet, comme on dit, « malgré ses qualités » – ce qui n’était pas de la rhétorique car elles existent – et plus précisément parce que, derrière ses intentions (« dénoncer la clôture archaïque et opaque dressée autour de ces hommes et de ces femmes en rupture » (4)), derrière sa sincérité apparente et son adéquation avec le goût du jour en matière de photographie documentaire, quelque chose dans cette série me dérangeait. De ce dérangement, je ressentis le comble face à cette image représentant deux humains séparés par un grillage, en même temps que j’y vis un condensé du dérangement plus diffus induit par l’ensemble du travail. Je n’étais alors toutefois pas parvenu à mettre des mots sur ce malaise dans le temps qu’il est raisonnablement permis de consacrer à répondre à une proposition éditoriale. Mais cette image m’était restée en tête comme problématique.

Je l’ai revue, toujours non légendée, en mai 2016 au festival Influences belges à Beaucouzé, où était exposé parmi d’autres le reportage de Sébastien Van Malleghem. Dans la lenteur de la visite et le calme du parc du Prieuré où se tenaient les expositions, le malaise est revenu, a pris le temps de s’installer, et devant cette image particulière est devenu très précis.

En vérité cette image me révolte. Où l’on pourrait se féliciter qu’elle m’inspire une réaction – cependant elle ne me révolte pas pour les « bonnes » raisons (parce qu’elle dénoncerait ce qu’elle entend dénoncer), mais à cause de l’escroquerie qu’elle accomplit.

Elle me révolte parce qu’elle transforme le réel dont elle tire prétexte en spectacle, c’est-à-dire exactement, selon Guy Debord, en « rapport social entre des personnes, médiatisé par des images » (5). Elle devient ainsi la médiatisation non pas de ce qu’elle décrit, mais de l’endroit où l’auteur se positionne par rapport à son lecteur en lui donnant cette image à lire. Elle me révolte car ce faisant, elle prend son lecteur pour un abruti en lui signifiant qu’il est prié de trouver là, dans cette main sur ce grillage et ces ombres cassantes, dans ce réel à présent pris au piège de ce cadre spectaculaire, matière à s’estimer informé sur l’état des prisons belges et les vies brisées de leurs détenus.

Or cette image me semble au contraire assignée à ne délivrer aucune information, tant le peu qu’elle en contiendrait éventuellement disparaît sous sa forme. Elle conspire à nous installer dans une connivence molle avec l’ensemble de la chaîne de production, de dissémination et d’utilisation de la photographie, où nous étions naïvement venus jouer notre rôle de lecteur. Mais en fait de lecture, il nous est surtout donné à consommer un message visuel primaire, que chacun peut comprendre sans difficulté, sans se fatiguer, sans inconfort, parce que les éléments en sont reconnaissables et les valeurs attendues, validant les critères d’une des variantes de l’idéal esthétique dominant du photojournalisme contemporain. Elle rejoint en cela cette photographie de Raymond Depardon à l’hôpital psychiatrique de Trieste en Italie, représentant un homme accroché dans sa cage, image qui privilégie la partie la plus visible de la maladie : la représentation brute de la superficialité de la crise psychique. Ici le titre : Prisons. L’image : un grillage, un détenu d’une côté, un monde inaccessible de l’autre. Cadrés serrés pour une tension paroxystique. Fin du sens. Impossible d’exfiltrer de ce carcan aucune pensée de démarcation. Il y a identité parfaite entre attentes et résultat, signifiés et signifiants, fond et forme. Cette image est une démonstration de force du photographe – et simultanément, l’illustration absurde, agressive, purement émotionnelle, tautologique, de ce qu’elle n’est que cela.

Autrement dit, cette image est à sa manière pornographique. Pas sexuellement, manifestement. Elle relève plutôt d’une sorte de pornographie des sentiments et des émotions, où ce qu’il faut penser et ressentir est affiché avec une immédiateté implacable. Sur la page Wikipédia consacrée à la pornographie (6), celle-ci est présentée par une actrice comme « un objet de divertissement qui a pour finalité la masturbation ». Mutatis mutandis, c’est précisément ce qu’est cette image : un objet de divertissement – divertissant notre capacité critique jusques en des exils où elle devient inopérante – avec pour finalité de faire émerger en nous l’émotion prévue : « comme il doit être terrible d’être derrière ce grillage ». À cette émotion prête à l’emploi, lecteur, je ne puis échapper.

Plus largement je pense alors qu’elle ressort au kitsch, dans le sens défini par Abraham Moles où « le Kitsch, c’est l’acceptation sociale du plaisir par la communion secrète dans un “mauvais goût” reposant et modéré. » (7). Elle nous dit : Je sais que j’applique sagement et strictement les normes formelles les plus grossières du folklore photojournalistique, lesquelles abolissent par avance toute tentative de servir un propos. Partant je sais que je n’informe pas, ou en tout cas pas plus que ce qu’il faut pour ne déranger personne. Je sais que je suis de « mauvais goût ». Mais foin du sens et foin du goût : je sais que malgré cela et grâce à cela je serai reconnue car je pense être le dénominateur commun qui procurera à la plupart le plaisir de se considérer informé. Mais ce qu’il reste d’information dans cette image, ce n’est guère plus que le plastique enveloppant le journal de l’abonné. Toute autre chose est escamotée. Milan Kundera encore : « Le kitsch exclut de son champ de vision tout ce que l’existence humaine a d’essentiellement inacceptable » (8). Avec un excès de moyens par rapport aux besoins, c’est exactement ce que fait cette image. Ce qu’il y a d’« essentiellement inacceptable dans l’existence humaine », et en particulier dans celle de ce détenu et de cette gardienne, est rendu inaccessible, relégué non hors-champ, mais dans une autre dimension que le champ ou le hors-champ, et remplacé par une forme putassière faisant appel à nos affects les plus élémentaires.

Pourtant Sébastien Van Malleghem s’est posé la question de l’esthétique. C’est heureux et c’est normal. Nous nous la posons tous. Nous en parlions encore avec Prasiit Sthapit dans une conversation publiée il y a peu sur ce blog. Dans cet entretien télévisuel, Sébastien Van Malleghem répond à ce sujet à Urbain Ortmans :

« [U. O.] Dans votre travail de photographe il y a le rôle du journaliste qui fait son travail de témoignage, il y a le photographe, qui est aussi un artiste. Quelle est la part de l’esthétisme, et quelle place peut prendre l’esthétisme, dans ce type de photos ? Ça doit être un dialogue difficile avec vous-même, non ?

[S. V. M.] Non, en fait ce n’est pas difficile, c’est quelque chose que je sens. Disons que mon but est d’attirer l’attention des gens vers des sujets qui sont quand même assez généraux. Police, prison, sont des sujets extrêmement traités par les médias, le cinéma, il y a des séries télé, on en parle partout et tout le temps. Mais dans la réalité, je fais un travail de photographe, Il faut que la photo attire l’œil des gens, donc il faut qu’elle soit bonne, il faut qu’elle soit bien cadrée, qu’elle respecte certains codes, et qu’elle ait une intensité qui m’est personnelle, que ce soit mon regard, et cette photo doit être vachement bonne. Moi mon but est d’amener une claque visuelle et informative. Quand les gens ouvrent un magasine ou un livre je veux qu’ils se disent : ah ! oui, tiens, quand même ! Oui ! – et qu’ils s’arrêtent sur la photo. Et si jamais ils s’arrêtent sur la photo ils vont lire la légende, ils vont s’intéresser au sujet, et ils iront en profondeur. Si ma photo était mauvaise ou plate ou prise sans réfléchir, j’aurais l’impression par contre de me trahir et d’arriver vers un niveau très bas en disant, ça va être choc, ça va être scandaleux, ça va pas être respectueux. Donc cette approche artistique est réfléchie avant. » (9)

Réfléchie ? Peut-être mais, s’agissant de cette image, insuffisamment, avec une pensée éthique subalterne. Et pourtant c’est cela que célèbre le monde de la photographie, que les jurys priment, que les journaux reproduisent, dont les médias s’abreuvent. Avec une paresse tenace. C’est en cela aussi que cette image me révolte : car elle me met face à la démonstration que la photographie documentaire en est à ce niveau-là d’assurance de son bon droit et de complaisance par rapport à son propre cynisme. Il y a quelque chose de profondément détestable, de l’ordre du piège, ou de l’aporie, à sentir que ce qu’on espère de nous, c’est de la consommer sans la remettre en question.

*

Alors, dans mes recherches pour écrire ce texte j’ai abouti sur le site de la revue 6 Mois, où l’on peut lire ce que par habitude on nomme encore la « planche contact », mais qui est en fait la capture d’écran d’une grille de miniatures de la trentaine d’images ayant mené à celle dont je parle.

C’est un document instructif et honnête. Il révèle que la scène se passe pendant ou juste après une partie de volleyball apparemment calme. On y sent la distance au monde à laquelle le photographe évolue. Ses hésitations, ses doutes. Je ressens de l’apaisement dans cette séquence où enfin je vois à l’œuvre un photographe, c’est-à-dire un être humain enregistrant son expérience du monde et son rapport à l’autre. J’y sens aussi la langueur, l’étirement du temps carcéral… Un homme met en place le filet de volley. On dirait qu’il fait durer chaque action le plus longtemps possible. J’imagine alors qu’on démonte ce filet après chaque partie, peut-être pour s’imposer un geste de plus à faire, peut-être aussi pour donner une structure plus élaborée aux activités, et augmenter les leviers par lesquels réguler la discipline, peut-être encore pour… Ça y est, ces images libèrent le flux de mon imagination jusque-là endigué. C’est ce que les photographies sont censées faire.

Et puis, en découvrant les quatre images entourant l’image spectaculaire que je cherche à comprendre depuis le début, je retourne à ma révolte. Car la bonne image représentant cet homme, cette gardienne et ce grillage entre eux deux, l’image qui dit ce qu’il y a à dire tout en transcendant son évidence, qui contextualise la scène, qui ouvre au lecteur un territoire de liberté où penser « prison », où penser à la prison, à ce que cela peut signifier d’y être, aux rapports humains entre gardiens et détenus, et où essayer de se figurer comment il réagirait si c’était lui et ce qu’il deviendrait… cette bonne image est là, sur cette planche. Elle porte le numéro 4691.

Avoir choisi la photographie spectaculaire au détriment de celle-là est un geste dont il faut mesurer la dimension politique. Ou plutôt la capacité à mettre hors d’état de nuire le politique, au sens du soin apporté à l’organisation de la cité. Si ce choix fut fait de façon délibérée ou au contraire par une démission malencontreuse devant la facilité esthétique, je n’en sais rien et je ne me permettrais pas de juger. Mais le résultat est là. Le projet annoncé de ce travail, sur lequel je vais revenir, est de questionner l’obsolescence du système carcéral, ce qui est en effet une ambition intellectuelle et politique digne d’attention. Or si, comme le souligne Allan Sekula, « chaque image photographique est un signe, par-dessus tout, de l’investissement de quelqu’un dans l’émission d’un message » (10), en prenant la responsabilité de choisir l’image publicitaire ne questionnant rien alors qu’il dispose d’une véritable photographie tirée de la même scène, le message que Sébastien Van Malleghem s’attache ici à émettre ne peut qu’être : je travaille à la dissolution du politique dans le spectacle et à l’abrogation de tout projet de pensée.

Je sais alors mieux ce qui me révolte dans cette image. Sa pornographie, oui, son abdication devant le kitsch, oui, mais surtout : son abjection.

Le mot étant lâché, autant aller le quérir à la source où je l’ai puisé. Il titre un texte de Jacques Rivette dont j’ai déjà parlé, traitant d’un certain travelling dans le film Kapo de Gilles Pontecorvo (11). On y lit ceci : « Voyez cependant, dans Kapo, le plan où Riva se suicide, en se jetant sur les barbelés électrifiés ; l’homme qui décide, à ce moment, de faire un travelling-avant pour recadrer le cadavre en contre-plongée, en prenant soin d’inscrire exactement la main levée dans un angle de son cadrage final, cet homme n’a droit qu’au plus profond mépris. »

Le lecteur estimera peut-être que je radote à faire ainsi référence au texte de Rivette deux fois en deux textes, sans compter la fois encore précédente. Voire qu’il y a quelque facilité à tout analyser au même prisme. C’est très possible et qu’il m’excuse à l’avance si tel est le cas. C’est qu’on a le bagage qu’on peut. Je suis né photographe à l’école de Christian Caujolle. C’est à lui je dois entre autres la découverte de l’œuvre de Serge Daney. Or il est difficile d’entrer chez Daney sans apprendre assez vite qu’une des clefs de son rapport à l’image est ce travelling de Kapo et ce qu’en a dit Rivette dans son texte de 1961, où sa « révolte avait trouvé des mots pour se dire » (12). Faute de pouvoir l’expliquer mieux ou avec une référence distincte, je m’en remets moi aussi et à nouveau à Rivette pour dire la mienne. Du reste, ce n’est pas uniquement pour la force des mots de Rivette et la fidélité à Daney que je retourne au travelling de Kapo. Le grillage de l’image de Sébastien Van Malleghem et cette main qui s’y accroche, depuis la première vision, me ramènent au personnage d’Emmanuelle Riva se suicidant.

Je repense tout à coup à Nicolas Bouvier : « Des paysages qui vous en veulent et qu’il faut quitter immédiatement sous peine de conséquences incalculables, il n’en existe pas beaucoup, mais il en existe. Il y en a bien sur cette terre cinq ou six pour chacun d’entre nous. » (13) Peut-être est-ce pareil avec les photographies ?

 

*

Il faut en dire un peu plus à présent sur l’argument de ce travail. En voici d’abord un large extrait :

« Prisons a pour but d’ouvrir le regard sur les détenus ; de mettre la lumière sur les carences d’un système judiciaire et carcéral obsolète et pourtant inscrit, encore aujourd’hui, dans le pays qui m’a enseigné les idéaux de justice et d’humanité.

Pourquoi ferme-t-on les yeux sur les destins brisés ? Sur ceux qu’ils brisent ?

Ces images mettent ces fractures à nu et révèlent, dans cette nudité, le tribut d’un modèle sociétal qui exacerbe les tensions et l’agressivité, l’échec, l’excès et la folie, la foi et la passion, la pauvreté. Elles exposent la difficulté à gérer et contenir ce qui sort de la norme (…).

Pourtant, ce n’est pas la nécessité d’écarter et d’encadrer les criminels qui est ici remise en question : mes images visent à dénoncer la clôture archaïque et opaque dressée autour de ces hommes et de ces femmes en rupture ; ce mur sur lequel s’étiole leur part d’humanité, masquée par le crime ou la folie.

Ce reportage vise à montrer la détresse générée par la privation de liberté et de relations, par la claustration dans des cellules aux relents de roman gothique ou de film d’horreur, par l’échec aussi ; celui de l’évasion avortée dans la drogue ou les rapports malsains. Ces visages torves, défaits, victimes et miroirs des passions nées dans nos théâtres urbains sont notre part d’ombre. Effrayante. Rassurante aussi, dans le vide laissé par un exil qui permet l’oubli, l’ignorance et l’autosatisfaction. » (14)

Passons sur le côté un peu scolaire, tout à fait illusoire et relativement prétentieux qu’il y a à affirmer que des images « révèlent », « mettent à nu », ou « exposent » quoi que ce soit.

D’une part cela signifierait qu’elles véhiculeraient un sens absolu, indépendant de la lecture contextuelle qui en est faite, hypostase qu’on peut démentir de bien des façons. Par exemple avec Allan Sekula de nouveau : « Nous sommes régulièrement informés que la photographie “détient son langage propre”, “excède le discours”, qu’elle représente un message “à la signification universelle” – en bref, que la photographie est un système de signes ou un langage universel et autonome. Ce qui repose sur l’idée quasi formaliste selon laquelle la photographie détient ses qualités sémantiques de conditions intrinsèques à l’image. Mais si nous acceptons le postulat fondamental selon lequel l’information est l’aboutissement d’une relation culturellement déterminée, nous ne pouvons plus attribuer une signification intrinsèque, ou universelle, à l’image photographique. Cet aspect particulièrement tenace du folklore de la classe bourgeoise – la prétention à une signification intrinsèque de la photographie – est au cœur du mythe bien établi de la vérité photographique. » (15) D’autre part ce serait omettre que les images sont d’abord les éléments d’un discours, ce qu’on sait au moins depuis John Berger : « Nous pensons les photographies comme des œuvres d’art, comme preuve d’une vérité donnée, comme ressemblance, comme information. Toute photographie est en réalité un moyen d’éprouver, de confirmer et de bâtir une vision totale de la réalité. D’où le rôle crucial de la photographie dans les luttes idéologiques. D’où la nécessité de comprendre une arme que nous pouvons utiliser, en même temps qu’elle peut être utilisée contre nous. » (16).

Passons rapidement aussi sur ce que cet argumentaire pourrait avoir de tendancieux. Après avoir suivi la police belge pendant quatre ans et visité une douzaine de prisons du pays pendant trois années supplémentaires, Sébastien Van Malleghem a entamé « la troisième partie de [s]a trilogie sur la justice », où il « compte [s]e frotter aux hors-la-loi en liberté. » (17) Si l’ambition de l’auteur est de produire une « trilogie sur la justice », qui sera donc close avec ce troisième volet annoncé, il me semble que cette entreprise souffrira fatalement de lacunes puisqu’une fois terminée elle fera l’impasse sur des pans importants de la réalité judiciaire, par exemple sur l’expérience de la victime de celui que la justice punit, ou sur l’étape entre la police et la prison : le jugement que la justice émet. Sans parler des questions de réinsertion et de récidive – à moins que ce ne soit de cela que l’auteur veuille parler quand il dit vouloir se frotter aux « hors-la-loi en liberté », mais sauf erreur de ma part les personnes qui ont purgé leur peine et sont remises en liberté ne sont plus des hors-la-loi. Tendancieux donc à cause de ce déséquilibre, et même contre-productif. Car sans une dimension contradictoire au débat, il ne serait pas difficile de trouver des lecteurs ombrageux pour estimer qu’après tout, les épreuves échues à « ces gens » sont bien normales, qu’ils ne sont pas en prison pour rien et l’ont certainement cherché, et qu’ils seraient culottés de venir se plaindre, déjà qu’ils ont le cinéma et des activités sportives, ce que bien des chômeurs ne peuvent se payer. Ou, moins caricaturalement, on pourrait imaginer des victimes, ou parents de victimes, se sentir blessés par la vision unilatérale d’un reportage annonçant ne prendre en compte que les souffrances endurées par les détenus.

Il est heureux que cependant des magistrats aient en tête les enjeux de leur métier, et n’aient pas attendu qu’un photographe s’arroge la tâche de dénoncer les carences de l’univers carcéral pour y réfléchir eux-mêmes. Par exemple, sur le thème de la dislocation de la famille par l’exécution de la peine d’enfermement, Maïté De Rue, substitut du procureur général à Liège : « le système pénal fondé sur le principe de responsabilité individuelle (seul celui qui a commis une infraction est sanctionné) constitue en quelque sorte, dans les faits, une fiction. Certes, seul le parent auteur subit la peine de prison, mais c’est l’ensemble de la cellule familiale qui se retrouve au cœur des conséquences de la sanction. (…) Nous ne pouvons plus, nous magistrats, ignorer les conséquences concrètes de l’incarcération ; nous ne pouvons plus dire, lorsque nous requérons ou prononçons des sanctions, que “nous ne savions pas” que la peine de prison crée aussi “un mur d’enceinte au sein de la famille du détenu”. » (18)

Passons au bénéfice du doute, car Sébastien Van Malleghem traitera peut-être ces questions un jour, et disons quelques mots sur les images dans leur ensemble. (Les notes qui suivent concernent la sélection présentée à l’exposition de Beaucouzé, la version disponible sur le site de l’Association Lucas Dolega qui a récompensé ce travail, et celle présentée sur le site du photographe, déjà citée. Elles se recoupent largement et sont introduites par le même texte. Je n’ai pas vu le livre Prisons publié par André Frère dont je ne peux donc parler.)

La première chose qui me frappe, comme je l’avais senti dans le texte introductif, ce sont les contradictions d’un projet qui affirme « mettre la lumière sur les carences d’un système judiciaire et carcéral obsolète » uniquement par des photographies, uniquement situées en prison, le plus souvent non légendées. Même en admettant le parti-pris de la concentration sur l’univers carcéral, ces images jettent sur ses carences une lumière bien ténue. Qu’en est-il par exemple du rapport à la sexualité, à la religion, à la maladie mentale, à la dépression, au travail, à la famille ? Ou des actions associatives facilitant par exemple la visite des enfants à leurs parents détenus ? Des difficultés du métier de gardien ? Sébastien Van Malleghem a des choses à dire sur ces thèmes. Il les aborde en entretien (19). Mais en exposition et sur son site Internet, cette parole me manque. J’imagine que le livre corrige ces lacunes par un dialogue entre les images et des témoignages ou d’autres textes nourris par les sciences sociales.

Ce qui me dérange ensuite, c’est l’écart entre ce qui est annoncé et ce qui est montré. Certes les cellules sont étroites, certes le cachot de la prison centrale de Louvain est anxiogène, certes les latrines sont infectes et les murs décrépits, mais pour le reste, ces images montrent des lieux qui ne sont pas particulièrement choquants d’inhumanité, en comparaison par exemple avec un camp de travailleurs au Qatar ou certaines habitations de Katmandou. Et la surpopulation n’est pas plus effarante que dans de nombreuses chambres d’étudiants népalaises. Bien entendu, ce n’est pas une raison pour trouver rien de cela normal. Mais ce n’en est pas une non plus pour affirmer montrer une réalité qu’on ne montre pas (alors qu’elle existe certainement). Si ces images parlent de quelque chose, c’est avant tout de ce qu’un photographe a bien voulu voir dans certaines prisons belges. « La détresse générée par la privation de liberté et de relations », même dans les portraits les plus poignants, je ne la vois pas dans l’image seule. Et les « cellules aux relents de roman gothique ou de film d’horreur », peut-être à cause du penchant pour l’hyperbole de cette description, je ne les vois pas non plus.

Ainsi cette série échoue à accomplir la fonction dénonciatrice qu’elle s’était fixée. La raison de cela est peut-être que ce regard sans risque est posé par quelqu’un qui ne connaît pas la vie en prison. Sébastien Van Malleghem a répété en entretien (20) qu’il avait passé trois jours dans une cellule de la prison de Beveren dans le cadre d’une sorte de voyage de presse, mais il n’est pas dupe et sait bien que nul ne peut comprendre un, dix ou vingt ans de claustration en trois jours. D’où parle alors la personne qui prend la parole pour dire « prisons », et qui monopolise l’espace publique pour nous informer de sa prise de parole ? Avec quelle légitimité ?

Ce qui me frappe enfin, avec évidence, c’est la gentillesse des images. Je n’utilise pas ce mot péjorativement. C’est d’ailleurs une raison supplémentaire qui pourrait expliquer le décalage entre l’intention et le résultat du travail. Voire la raison fondamentale. Je ne sens guère « les tensions et l’agressivité » ni « l’excès et la folie », bien moins en tout cas que la fascination du photographe pour ces parcours de vie dont il a entendu les récits. Je sens de la déprime, oui, mais pas plus que dans de nombreux reportages hors de prison (comme par exemple dans cette vision glaçante de la Russie : Instant Tomorrow, de Dmitry Lookianov). Mais je sens surtout une empathie dans certains portraits de Sébastien Van Malleghem qui ne parle plus du tout de la dureté de la vie en prison, mais de la tendresse d’un humain en liberté pour d’autres humains en rétention, par exemple dans l’image de ce couple au réfectoire, ou celle de cette embrassade.

Le vrai sujet de ce travail, c’est peut-être alors cela : la douceur du photographe. Mais vraiment, que ne nous raconte-t-il cela, sa douceur, sa tendresse, au lieu de cette fiction qui ne trouve pas son sujet ?

 

 


(1) Milan Kundera, L’Insoutenable légèreté de l’être, Gallimard, coll. Du Monde entier, 1987.
(2) Walter Benjamin, « Petite histoire de la photographie » in Œuvres II, Gallimard, coll. Folio essais, 2000.
(3) Sur le site de l’Obs : http://tempsreel.nouvelobs.com/le-making-of-de-l-obs/20150213.OBS2472/ce-que-j-ai-vu-dans-les-prisons-belges.html.
(4) Sébastien Van Malleghem, texte de présentation de la série Prisons, disponible en ligne en français sur le site de l’Association Lucas Dolega, ayant récompensé ce travail par le prix Lucas Dolega en 2015. http://www.lucasdolega.com/sebastien-van-malleghem-laureat-2015/.
(5) Guy Debord, La Société du Spectacle, Buchet-Chastel, 1967.
(6) https://fr.wikipedia.org/wiki/Pornographie.
(7) Abraham Moles, « Qu’est-ce que le Kitsch ? », in Communication et langages, n°9, 1971. pp. 74-87. Disponible en ligne sur : http://www.persee.fr/doc/colan_0336-1500_1971_num_9_1_3856.
(8) Milan Kundera, op. Cit.
(9) L’Album, une émission présentée par Urbain Ortmans, Télévesdre, 30 mars 2015. Disponible en ligne sur : http://www.televesdre.eu/www/_l_album_sebastien_van_malleghem_reporter_photographe_diffuse_le_30_03_2015_-86571-999-138.html.
(10) Allan Sekula, « Sur l’invention du sens dans la photographie » (1974), in Écrits sur la photographie, Beaux-Arts de Paris éditions, 2013, p. 70.
(11) Jacques Rivette, « De l’abjection », Cahiers du cinéma, n° 120, juin 1961. L’intégralité de l’article de Jacques Rivette sur le travelling de Kapo, de Gillo Pontecorvo, est lisible en ligne ici : http://simpleappareil.free.fr/lobservatoire/index.php?2009/02/24/62-de-l-abjection-jacques-rivette [dernière consultation, 1er septembre 2016].
(12) Serge Daney, préface à Persévérance, P.O.L., 1994.
(13) Nicolas Bouvier, L’Usage du Monde, Droz, 1963, rééd. 1999.
(14) Sébastien Van Malleghem, texte de présentation de la série Prisons, op.cit.
(15) Allan Sekula, op.cit., p. 69.
(16) John Berger, « Understanding a photograph », October 1968, in Understanding a Photograph, Peguin Classics, 2013. C’est moi qui traduis. Texte original : « We think of photographs as works of art, as evidence of a particular truth, as likenesses, as news items. Every photograph is in fact a means of testing, confirming and constructing a total view of reality. Hence the crucial role of photography in ideological struggle. Hence the necessity of our understanding a weapon which we can use and which can be used against us. »
(17) B. E. [entretien signé de ces seules initiales], « Sébastien Van Malleghem plonge en photos dans l’intimité des prisons », La Libre Belgique, 24 juillet 2015. Disponible en ligne sur : http://www.lalibre.be/culture/livres-bd/sebastien-van-malleghem-plonge-en-photos-dans-l-intimite-des-prisons-55b22de13570b54652e57887.
(18) Maïté De Rue, « Car tu porteras mon nom », in Justine, n° 29, avril-mai 2011. Disponible en ligne sur : http://www.asm-be.be/fichierpdf/Justine29-11.pdf.
(19) Par exemple : Cilou De Bruyn, « En prison, avec Sébastien Van Malleghem », L’Œil de la photographie, 26 mai 2015. Disponible en ligne sur : http://www.loeildelaphotographie.com/fr/2015/05/26/article/28103/en-prison-avec-sebastien-van-malleghem/.
(20) Par exemple : Molly Benn, « En immersion dans les prisons belges avec Sébastien Van Malleghem, prix Lucas Dolega », Our Age is 13, 16 janvier 2015. Disponible en ligne sur : http://www.oai13.com/non-classe/sebastien-van-malleghem-prix-lucas-dolega-en-immersion-dans-les-prisons-belges/.
Ou encore : B. E., « Sébastien Van Malleghem plonge en photos dans l’intimité des prisons », La Libre Belgique, op.cit.


Photographie : Bruxelles, Belgique, mars 2015. Série Le Bord de l’éclipse.