Commercial – pneus et mécanique – et phalanstère


Sur les images de Théo Gosselin et Maud Chalard

Mon existence est-elle meilleure que celle de tous ? Il se peut. J’ai un toit, beaucoup n’en ont pas. Je n’ai pas la lèpre, je ne suis pas aveugle, je vois le monde, bonheur extraordinaire. Je le vois, ce jour hors duquel il n’est rien. Qui pourrait m’enlever cela ?
– Maurice Blanchot, La folie du jour

 

En mai dernier l’agence avec laquelle j’organise mes stages photographiques en Belgique et au Népal publia sur Internet un billet consacré à l’affiche de l’édition 2015 du salon de la photographie de Paris, dont le visuel a été commandé à Théo Gosselin, un jeune photographe amiénois. Je ne le connaissais pas. J’avais alors cherché à en savoir plus.

Je me rappelle avoir navigué d’un site Internet à l’autre pendant un long moment, fait défiler une grande quantité d’images et lu plusieurs entretiens. Partant, je cessai vite d’ignorer que Théo Gosselin a une amoureuse, qu’elle se nomme Maud Chalard, qu’elle est son principal sujet photographique, symbolique et mental et qu’elle est aussi photographe – et par la même occasion, que la réciproque est vérifiée : Maud Chalard a un amoureux, il se nomme Théo Gosselin, il est son principal sujet photographique, symbolique et mental, et il est aussi photographe. Bijection parfaite.

Quand ils ne se photographient pas l’un l’autre ils photographient leurs amis. De préférence dans la nature ou sur un lit. De préférence aux États-Unis. Parfois avec un véhicule, si possible un Combi VW. De préférence nus ou à moitié, la mise alors soigneusement négligée. Ils sont blancs. Ils aiment leur corps et s’aiment les uns les autres. Il y a beaucoup de lumière dans leurs images. Beaucoup de soleil du matin ou du soir. La température de la couleur est à dominante jaune. La douceur prime sur le froid. S’il y a des exceptions à ces motifs récurrents, ces quelques traits donnent une représentation sommaire à mon sens acceptable de la forme de ces images, que le lecteur pourra compléter, amender ou invalider en visitant les blogs qu’animent les deux photographes ci et .

J’aurais pu me borner à constater la joliesse des images et l’indigence des entretiens puis oublier le tout. Il m’est pourtant resté de ces visites virtuelles un sentiment confondant de suffocation, nourrissant l’idée qu’il y avait sans doute autre chose à en dire que : jeunesse, amour, voyage et beauté. Mais le temps a passé et cette idée en est restée à son état d’imprécision. Jusqu’à une conversation avec un ami photographe au cours de laquelle furent évoquées les images de Théo Gosselin et Maud Chalard et dont émergea cette question simple : en quoi ces images me dérangent-elles ? La réponse augmentant en complexité à mesure que la conversation progressait, je convins qu’il faudrait un jour la structurer par écrit. C’est ce que je tente de faire ici.

(Comme entretemps j’avais oublié les références des sites visités en mai, j’ai d’abord repris ma recherche à zéro. Elle m’a renvoyé dans les premières lignes un résultat incongru, non obtenu jadis : Théo Gosselin est le nom d’un garage automobile et de son fondateur à Laval, Québec. Le titre de la page de son site sur laquelle je suis arrivé est « Commercial – pneus et mécanique ». J’y ai vu une métaphore possible des questions que me posent les images du photographe Théo Gosselin et de sa compagne Maud Chalard. J’ai rassemblé les idées qui suivent sous l’autorité de ce titre provisoire. Il a relativement bien supporté le voyage, ayant seulement glané en route un tout petit adjuvant.)

Donc ces images me dérangent. Non qu’elles me déplaisent. Pour tout dire certaines me plaisent même assez, mais ce qu’elles exercent sur moi collectivement s’exerce dans un autre registre que plaire ou ne pas plaire. Peut-être s’agit-il simplement de savoir ce qu’elles viennent faire dans le champ de la photographie. Si ces images me dérangent, quelle que soit la nature de ce dérangement, il doit y avoir un chemin pour le dire, et j’aimerais que ce chemin évite la facilité de la critique superficielle, encore que rien ne m’en exempte a priori. Du reste une théorie de commentateurs s’y sont d’ores et déjà employés, pour certains avec un sens incisif de la concision – Veracruz par exemple, à propos des images de Théo Gosselin, le 22 février 2012, sur lense.fr : « Des nanas en sous-vêtements, des masques d’animaux, du cul, des barbus à la gueule amorphe, des clopes fumées avec une pose nihiliste à la con… cette série a TOUT [sic] les clichés de la photographie lifestyle hédoniste. Y a des qualités esthétiques, c’est évident, mais un tel conformisme, une telle uniformisation, c’est à désespérer. »

Pour dire autre chose que cela, pour aller plus loin et tenter de comprendre en quoi ces images me dérangent d’un pur point de vue photographique, peut-être me faut-il d’abord simplement identifier dans quoi elles s’inscrivent.

Filiation

Il me semble, avec les réserves que je tenterai d’émettre, que les images de Théo Gosselin et Maud Chalard entrent, ou plutôt font semblant d’entrer, dans un champ esthétique et sémantique reliant deux versants opposés de la prise de parole photographique traitant de la question de la liberté, allant de Ryan McGinley, que tous deux citent, à Mike Brodie, dont je ne sais s’ils le connaissent. J’ai aussi pensé à certains aspects de l’œuvre de Serguey Chilikov, et à Tamara Dean. Pas du tout à Larry Clark (auquel, ai-je découvert plus tard, Théo Gosselin se réfère volontiers). Car Larry Clark reste associé pour moi à la violence nue de Ken Park et à la débâcle junkie de Tulsa, violence et débâcle que je ne retrouve pas chez Théo Gosselin et sa compagne.

Si donc comme je le suggère ces images s’inscrivent à divers degrés dans la lignée des œuvres de Mike Brodie, Tamara Dean, Ryan McGinley ou Serguey Chilikov, à tout le moins n’est-ce pas sans les avoir diminuées chacune de quelque chose. Du mystère, de la sombreur et de l’initiation (Dean), du risque, de l’aléatoire, de la transgression, et peut-être d’une certaine idée de la jouissance (Brodie), d’une autre forme de risque, plus calculée, du sourire et de l’aptitude à dépasser son horizon (McGinley), et peut-être enfin (chez Chilikov), de l’humour, de l’autocritique et d’une fidélité tenace au quotidien. Ayant renoncé à tout cela – par calcul, par aveuglement ou par mégarde, peu importe –, que reste-t-il aux images de Théo Gosselin et Maud Chalard ? Que prennent-elles encore en charge ?

Seconde occasion de me défiler, en éludant cette question, au prétexte de la distance pour moi trop grande entre l’innocuité de ces images et la complexité de ce que la photographie peut et doit dire sur le monde. Mais j’essaie quand même. J’ai envie de savoir. Après tout, peut-être est-ce juste moi qui pense « innocuité ».

Les deux ouvrages de Théo Gosselin (1) sont publiés par une maison d’édition de livres de photographie, les éditions du Lic, qui se présente comme « un éditeur indépendant dont la ligne éditoriale repose principalement sur la création de titres provocants par des photographes d’avant-garde émergents » (2). Ce n’est pas tout de le dire. Cependant cette maison publie aussi Tian Doan Na Champassak, qui a montré, ne serait-ce que par sa série sur Calcutta, qu’il était capable de transposer son rapport à l’altérité en une vision puissante – à laquelle le lecteur adhère ou non, mais qui n’élude pas la distorsion et qui se tient. Dès lors je me demande ce que font les images de Théo Gosselin aux côtés des recherches de ce photographe, mais encore une fois, peut-être est-ce juste moi qui ne vois pas l’œuvre. Peut-être a contrario est-ce simplement l’éditeur qui a réussi un coup commercial – c’est son métier de prendre ce genre de décisions. Quoi qu’il en soit, par le truchement de ces livres et les fonctionnalités d’Internet, il s’agit bien de signes proposés à l’interprétation de lecteurs – c’est-à-dire qu’il y a un humain, deux ici, nous proposant d’entendre ce qu’ils ont à nous dire. Il y a promesse de sens. Ce n’est pas pour autant qu’il y ait langage. Mais du moins sommes-nous invités à regarder quelque chose. Invités même avec insistance, tant Théo Gosselin et Maud Chalard excellent à faire connaître à un large public leur existence et celle de leurs images. Ne pratiquant pas les réseaux sociaux ni n’étant familier de la presse photographique spécialisée, que j’en sois venu à entendre parler d’eux montre la puissance de leur entreprise de communication. Et comme j’essaie de cerner l’endroit où ces images me dérangent, je n’ai pas pu me permettre d’ignorer ce versant de leur présence. J’en retire l’idée que l’image parlant d’eux, synchronisée avec la parole émanant d’eux, au sujet d’eux-mêmes et de l’image parlant d’eux, forment un tout. Ce discours auto-référentiel et par ailleurs toujours aimable me semble relever d’une synergie maîtrisée et devoir être lu comme tel.

C’est d’ailleurs sans doute un élément clef de leur succès – tout autant que de mon dérangement. Je ne dis pas que leur succès me dérange, mais bien que me dérange la possibilité que ce succès ne soit que communication, accréditant ainsi l’idée qu’il suffirait de ça (ces images et une bonne communication) pour qu’il y ait photographie. S’il en était ainsi, pourquoi se fatiguer alors à creuser le réel au bistouri à la manière mettons d’un Paulo Nozolino (dont le texte de présentation du stage qu’il a donné à Arles cet été est une leçon de photographie à lui tout seul) ? Abdiquer, voilà le risque que j’entrevois.

En avançant l’idée que les images de Théo Gosselin et Maud Chalard « font semblant d’entrer » dans le champ que j’ai tenté de délimiter plus haut, j’essaie d’approcher par les mots ce mélange de manque (de sens) et de trop-plein (d’image) qui est sans doute un autre élément de mon dérangement, probablement le principal. (Et puis quand même aussi, je rends un peu sa place artistique à chacun.)

Un exemple de ce simulacre. Le contraste entre cette image de Théo Gosselin (ou celle-ci) et cette image de Mike Brodie (ou celle-là) est selon moi à la limite de l’obscénité. Les deux premières représentent Maud Chalard impeccablement vêtue, propre sur elle, surjouant Les Vagabonds du rail de Jack London tout en semblant parfaitement consciente que la mise en scène à laquelle elle se livre relève de l’iconographie d’un magazine de mode. Dans les deux autres, c’est la vie de chemineau, de hobo moderne telle que vue par Mike Brodie dans ses années d’errance, avec ses hauts et ses bas, ses incertitudes et sa saleté. Les premières images se déguisent en les deuxièmes. Mais d’un déguisement tout neuf, grossier, n’ayant rien vécu, pas pris un pli. Peut-être Théo Gosselin et Maud Chalard n’ont-ils pas vu ce lien. Peut-être cette collision est-elle involontaire, mais peu importe. Si ce n’est pas du cynisme c’est de la suffisance. Un photographe doit savoir dans quoi il s’inscrit, et se demander sans trêve : qu’ai-je de plus à dire que ce qui existe déjà ? Qu’ai-je de plus à dire sur les voyages en train de marchandise que ce qu’a dit London ou Brodie ? Si la réponse est rien, eh bien qu’il vive, ce photographe, prenne des trains, ou joue autour, profite et soit heureux, mais qu’il s’abstienne de le faire savoir. Qu’il se taise et garde ses images pour lui, au moins jusqu’à ce qu’il sache ce qu’il a à dire. On ne peut pas se dire photographe, s’afficher hyper-connecté par surcroît (ayant donc accès à toutes les références possibles), prétendre produire une œuvre traitant de la jeunesse et de la liberté, et méconnaître son médium au point de transformer cette liberté en campagne publicitaire. Si Théo Gosselin et Maud Chalard n’ont rien à dire d’autre qu’amour, jeunesse, voyage et beauté, que ne l’assument-ils pas ? Que ne s’imposent-ils alors parmi la sphère des photographes du genre lifestyle, façon Annabel Mehran ou, assumant leur rapport à la charge érotique de la jeunesse, Diana Scheunemann, et cessent alors d’empiéter sur le terrain de la prise de parole et du questionnement ?

Ces quelques images autour de ce wagon de chemin de fer, mises en regard du travail de Mike Brodie, sont presque aussi indécentes que les publicités pour Hermès dans lesquelles Eric Valli brade des décennies d’amour de l’Himalaya à l’univers du luxe. Mais presque seulement, car Eric Valli sait ce qu’il fait. Théo Gosselin et Maud Chalard peut-être pas. Sans doute n’ont ils pas le temps. Sans doute vivent-ils trop vite.

Un autre exemple : qu’est-ce qui distingue cette photo de Ryan McGinley et celle-ci de Théo Gosselin ? Celle de ce couple par Maud Chalard, et celle de cet autre par Ryan McGinley ? Pas grand chose, et beaucoup à la fois. Cette distinction n’est plus de l’ordre de l’indécence mais de la naïveté. Ce sont des corps sur des lits. Ce sont des jeunes gens sur l’eau. Chez l’un pourtant, un mélange d’insolence et d’appréhension. Une tension. Quelque chose encore peut se produire. Chez les autres, confort et insouciance calculée : ce garçon nu qui saute dans l’eau me fait penser à un étudiant en droit en vacances. Ces deux corps enlacés semblent sortir des Choses de Georges Perec et dire, plutôt qu’une relation humaine, combien le lit est douillet. Ils sont invisibles tant les draps ont l’air confortables. Ne manque que le logo du drapier. Chez McGinley au moins y a-t-il une question, celle du corps dans l’espace, de la transgression ou de la sexualité, et projection de cette question au-delà de lui. Chez Théo Gosselin et Maud Chalard, il y a « nous », beaux et libres, amoureux, qui affichons notre beauté, notre amour et notre liberté comme l’épicier le prix de ses légumes. Vous achetez ? Très bien. Vous n’achetez pas ? Tant pis. Nous continuerons d’être beaux et libres. Ces images sont comme de beaux légumes : interchangeables sans altérer le goût du plat. Un beau potiron est un beau potiron. Et comme aucun charme ne nous est donné pour les transformer en carrosses, ces images-ci resteront potirons.

Je crois qu’il y a là deux enfants qui ne cherchent plus rien puisqu’ils ont tout, et qui renoncent à prendre leurs responsabilités d’artistes. S’ils ne veulent pas que la vision qu’ils donnent de leur monde se nécrose à force de stagnation, il faudra tôt ou tard qu’ils prennent le risque de l’œuvre. Pas obligatoirement un risque physique comme Antoine d’Agata, Arno Rafael Minkkinen ou feu Tim Hetherington, mais un risque artistique a minima, visant à se mettre face à l’inconnu et à l’incertitude, à chercher « l’espace du dedans » d’Henri Michaux, et et à y confronter le lecteur.

Je reviens encore à cette phrase de Serge Daney, lue dans son livre Persévérance et déjà reproduite dans les citations de ce blog : « Il faut absolument que quelqu’un me dise : je suis désolé mais ce plan je l’ai vu, je l’ai monté avant vous et je fais acte de vous le montrer. À moi de répondre : La façon dont vous le montrez me donne envie de le voir, à mes risques et périls, pour ensuite faire en sorte que le film raconte mon histoire. »

Ryan McGinley a, a eu, cette vision. (Et il ne s’agit pas ici de goût : on peut reconnaître la vision sans être touché par le résultat.) Il voit des plans, les monte, leur donne forme et « fait acte de nous les montrer » : « Au début, je ne faisais que du documentaire, mais j’ai fini par en avoir marre d’attendre que des choses se passent – que quelqu’un mette le feu à un sapin de noël, que des gens se déshabillent et fassent l’amour. » (Exergue à la postface de Vince Aletti au livre You and I de Ryan McGinley.) (3)

Tamara Dean également, qui dit à propos de sa série Only Human : « Ce travail explore la notion que nous ne sommes en effet “qu’humains”. Il montre le corps de manière à révéler sa fragilité et sa vulnérabilité. Je m’intéresse également à la relation entre l’homme et la nature, et plus précisément le bush australien. Comment nous interagissons et dialoguons avec la nature et avec l’autre. » (Entretien avec Sharne Wolf, le 2 mai 2012 publié dans The Art Life.) (4)

Mike Brodie évidemment : « J’ai fait plus de 50000 miles en train et pris plus de 7000 photos. J’ai gagné le premier prix de 10000 dollars à un concours. J’ai donné l’argent à ma maman. Je suis devenu célèbre sur Internet. J’ai supprimé mon site et cessé de prendre des photos et je suis retourné à l’école et je suis devenu mécanicien sur moteurs diesels. J’ai abandonné le boulot sur les moteurs diesels, mais j’ai appris comment fonctionnent les locomotives. J’ai recommencé à prendre des photos. Paul m’a présenté à Jack. Jack fait des livres depuis trente ans. Jack publie un livre avec mes photographies. Je ne pense pas beaucoup à devenir riche, mais j’espère pouvoir gagner un million de dollars. Je ne veux pas être célèbre, mais j’espère que ce livre restera dans les mémoires pour toujours. Je ne suis pas sûr de vouloir que quiconque lise ceci ». (Postface à son livre A period of juvenile prosperity.) (5)

Chilikov enfin : « Dans leur ensemble tous ces personnages de Chilikov – dans les villages et les villes, en rue, en appartement, sur la plage – représentent, même indirectement, par leur composante socioculturelle et ethnique, une vision très proche de celle de notre inconscient collectif : qui et que sommes nous, pour quoi sommes nous sur Terre et que faisons-nous de cette vie. » (Dmitry Kiyan, préface à Selected Works 1978-, de Sergey Chilikov.) (6)

Le schéma est le même chez tous (chez Serge Daney aussi) : question > obsession > vision > œuvre. Mais chez Théo Gosselin et Maud Chalard le schéma se résume à « elles, eux, nous », où j’ai du mal à sentir que ce « eux » correspondrait à « autrui », c’est-à-dire « l’autre reconnu dans sa différence » tel que conceptualisé par Emmanuel Lévinas. « Eux », ici, n’est jamais que « d’autres nous, d’autres semblables à nous » : beaux, jeunes, amoureux et libres.

« 3 choses que tu aimes ? Elle, eux, nous.
Le film à voir avant de mourir ? Celui de sa vie !
La première chose à laquelle tu penses en te réveillant ? Maud Chalard.
Ta devise ? Jeune libre et immortel ?
3 centres d’intérêts ? Le cinéma, la musique, et les arts graphiques (le tout à 10000 km/h) »
(Théo Gosselin, répondant aux questions du magazine 3 petits points.)

Si les images de Théo Gosselin et Maud Chalard revendiquent donc un certain héritage par leur thématique et leur forme, elles le prolongent à mon sens de façon plus réductrice que novatrice, récupérant ses codes visuels en les vidant de leur substance. Ce n’est pas Satisfaction par Devo ou Bathysphere par Cat Power mais plutôt My wild love chanté fidèlement par un groupe de reprises des Doors qui n’aurait pas compris le titre de la chanson.

Mais surtout, elles s’inscrivent dans leur siècle par l’entreprise communicationnelle qui les étaye, utilisant à cette fin tous les outils de l’ère numérique. Peut-être ne tiennent-elles que par cela.

Conversation

« Ce qui m’intéresse en revanche, c’est le dialogue qu’une œuvre installe, ou cherche à installer, avec ce qui l’entoure » (Jörg M. Colberg, « The conversation of photography », Conscientious Photography Magzine, 11 août 2015.) (7). Avec Colberg, sans doute faut-il à présent se demander avec quoi les images de Théo Gosselin et Maud Chalard dialoguent-elles.

Dans le texte cité plus haut, Vince Aletti écrit de Ryan McGinley que : « s’il célèbre l’hédonisme de la jeunesse, il sait aussi le contenir, le façonner (…) » (8). Je lis : le transformer en geste artistique. C’est-à-dire : épuiser son obsession pour la jeunesse et son corps, aller au bout de sa relation avec ses modèles dans ce qu’elle a de plus intime et jusque dans ses distorsions profondes, et enfin extraire de lui-même ce qu’il a vu dans ce que ces enfants lui ont donné, sous la forme d’une proposition à partir de laquelle le lecteur pourra tirer un fil n’ayant peut-être rien à voir avec cette proposition. La base d’un dialogue. Vince Aletti poursuit : « Dépourvu de narration, chaque cliché semble être tiré d’une action en cours, d’un mouvement qui se poursuit en dehors du cadre. » J’ai essayé d’expliquer, dans un texte au sujet du livre Le Vide narratif de Mac Adams, combien me touche cette idée que le bord du cadre (et l’interstice entre les cadres) puissent être le début du sens. Or dans les images de Théo Gosselin et Maud Chalard, je ne sens pas le hors-cadre, pas la transformation du réel en proposition saisissable par un lecteur, pas le façonnage d’un matériau brut, pas l’action en cours. Ces images ne nous donnent que la surface de ce qu’elles nous donnent, promesse toujours déjà confisquée à son destinataire. Au contraire du mouvement, un figement. Quoiqu’exposées sur Internet de maintes façons, elles ne parviennent pas à sortir d’elles-mêmes, ni d’eux-mêmes photographes. Elles semblent irrémédiablement nouées à leur absence de mobile. On ne peut pas secouer ces images pour en moduler le sens. Il n’y a pas de langage. Pas d’articulation. Pas de narration ni dans l’image ni entre elles. Donc pas de « vide narratif ». Rien n’existe en dehors du cadre. Tout est su, connu, donné, dès le départ : amour, jeunesse, beauté, voyage. Le sens est fermé. Prêt à l’emploi. Aucune échappatoire, aucun espace où introduire une contradiction, où penser faille. J’espérerais ne serait-ce qu’une seule petite aspérité : amour, vieillesse, beauté, voyage ? Indifférence, jeunesse, beauté, voyage ? Non, ce monde est lisse.

Ce n’est pas tout à fait vrai. Sur le blog de Théo Gosselin, une immense liste d’images se déroule sur une seule page. Six cent cinquante d’un coup. Je ne sais si cette liste est chronologique, ni dans quel sens elle le serait. Quelques indices me font cependant penser que les images du bas de page sont les plus anciennes. C’est en tout cas dans ces parages-là que ce que je viens d’essayer de développer sur la fermeture du sens rencontre ses rares contre-exemples. Telle cette image qui, dans sa forme individuelle, pourrait sortir de chez Jan Henrik Engström. Quelque chose se passe. Je n’ai pas l’impression que Théo Gosselin est en train d’essayer de m’enfermer dans son phalanstère. Néanmoins ce n’est pas suffisant. Si, de cette zone de son blog, affleure un début de frémissement d’une construction du sens, plus on remonte la page plus ce frémissement faiblit et plus l’ensemble se fige. Et si ces images sont en effet les plus anciennes, il est à craindre que le photographe avance singulièrement à rebours. Le parallèle avec Engström s’arrête là, chez qui l’obsession de soi est prétexte à explorer les limites de la fusion entre photographie et quotidien et l’ambiguïté du rapport entre le geste photographique et l’acte de percevoir. Chez Théo Gosselin l’obsession de soi, ou d’ « elle, eux, nous » mais toujours ramené à soi, tourne en rond. Je manque d’air dans ses images. De perspective. Je n’entends pas le dialogue avec le monde. Je ne trouve pas la vie. Je suis oppressé par l’uniformité, l’absence de vibration, de doute, d’imperfection.

Je ne suis pas le seul. J’ai lu des commentaires critiques de ces images ci et . Celui de Rémi (6 février 2014, sur theo-gosselin.blogspot.fr), quoiqu’avec une conclusion aporétique, va dans le sens que j’essaie de dire : « merci aussi pour ces photos, ça me donne envie d’aller prendre l’air. Si tu me permets cependant une remarque peut-être un peu négative. J’ai été frappé par la beauté de ces mecs et des ces filles. Et comment dire, en fait, disons tout simplement que je les ai trouvés trop beaux. C’est rageant cette perfection, irréelle, pas représentative, ça rend l’univers que tu montres un peu factice, réservé aux gâtés par la nature. Cette dissonance, c’est un peu dommage, car tout le reste justement, de ton travail, me semble assez parfait. »

Théo Gosselin et Maud Chalard savent en effet qu’ils sont parfaits. Ils le disent au magazine en ligne Cheek :

« C’est quoi la perfection d’après toi ?
Maud : Quelque chose qui correspond à notre idéal, où l’on ne trouve rien à redire, Théo quoi.
Théo : C’est Maud, une personne en or. Je n’ai jamais rencontrée une personne aussi vraie, belle et talentueuse.

C’est pas chiant, la perfection, à force ?
Maud : Non ça va, merci.
Théo : Quand elle partage votre vie, jamais. »

On pourrait questionner la modestie et le sérieux de ces affirmations, se demander aussi ce que peut être une situation de vie à laquelle « on ne trouve rien à redire », ou ce que cela peut signifier à 23 ans d’affirmer que la perfection n’est pas chiante et qu’elle s’appelle Maud Chalard ou Théo Gosselin. Mais ce n’est pas le propos de ce texte. Nous lecteurs n’avons pas à juger des vies mais des propositions artistiques. Leur vision de leur couple les regarde, et s’il y a un peu d’amour à cet endroit-là, tant mieux, ça fait toujours ça de haine en moins. Bien. Je peux quand même faire un parallèle entre le sérieux de leurs réponses à ces questions, le sérieux de l’idée qu’ils affichent avoir d’eux-mêmes et l’un de l’autre, et le sérieux de leurs images. Ce n’est pas tant que les personnages n’aient pas l’air de s’amuser, c’est simplement qu’il se prennent au sérieux. Même le rire et la joie y paraissent fabriqués. Certes il y a quelques moments plus légers, moins convenus que d’autres (surtout chez Théo Gosselin et surtout vers le bas de sa page de blog) mais la plupart du temps, même dans les sourires, les visages sont fermés, retenus, prudents, comme s’ils avaient peur de bouger, de ne pas correspondre à la commande, ou comme s’ils posaient pour une marque de vêtements ou une pochette de disque d’Echo and the Bunnymen.

Cette question de la perfection suggère pour corollaire celle de la spontanéité, manifestement assez sensible, comme le montre la suite de ce même entretien accordé au magazine Cheek par les deux photographes :

« Sur vos photos, les lumières sont toujours très étudiées, le cadre aussi, les gens sont jeunes et magnifiques, on sent que tout est très pensé, millimétré. La spontanéité est-elle incompatible avec la perfection ?
Maud : Hum, as-tu bien regardé nos photos ? Au contraire, on travaille à l’argentique donc on ne peut pas tout gérer et tout prévenir. Il y a beaucoup d’imperfections comme des pelloches cramées, trop de grain par-ci, par-là mais c’est ce qu’on aime. On ne travaille jamais avec une lumière artificielle et en ce qui concerne le matériel on n’a ni pied, ni réflecteur, juste notre appareil photo et les clichés sont souvent réalisés sur le vif. Je ne pense pas qu’on puisse dire que nous ne sommes pas spontanés.
Théo : La spontanéité est le seul mot d’ordre et je ne pense pas être en quête de perfection ! Si les gens sont beaux et les lumières aussi, c’est parce que l’on vit notre passion à 100% et dans ce cas, tout est susceptible de se transformer en or. »

Cette idée que l’argentique serait la garantie de la spontanéité, donc le numérique celle du renoncement à la spontanéité, relève au mieux de l’ignorance, éventuellement de l’incompétence, et au pire de la malhonnêteté. Comme si les photographes, et ceux qui tirent justification du travail des photographes, avaient attendu le numérique pour faire dire à une image exactement ce qu’ils souhaitent, et qu’avant cela ils étaient condamnés à l’imperfection et l’aléatoire. Il y a des milliers de photographes, de l’art conceptuel à la publicité et de la mode au documentaire, qui ont apporté et continuent d’apporter la preuve, par leur exigence et leur maîtrise, que l’on peut très bien gérer les paramètres d’une prise de vue argentique à volonté, quelle que soit cette volonté, quel que soit ce que chacun entend par perfection ou imperfection. Une « pelloche cramée » ne prouve qu’une seule chose : qu’elle a pris la lumière autrement qu’à travers l’objectif de l’appareil ou le trou du sténopé. Il n’y a du reste aucun mal à utiliser cet artifice pour produire un effet qui serve un propos, ni même pour se donner l’impression d’avoir forgé un style, mais c’est sans rapport avec la spontanéité. Comme l’est l’absence de trépied ou de réflecteur : l’appareil seul suffit à biaiser la question de la spontanéité : les accessoires ne sont qu’un plus. J’ai déjà parlé de cela. Or, n’est-ce pas précisément ce que Théo Gosselin et Maud Chalard ne voient pas : que les seules imperfections de leurs images sont les pétouilles sur leurs négatifs et les aberrations optiques induites par le soleil, mais si obstinément érigées en code qu’elles en perdent leur statut d’imperfections ? Spontanéité, où ça ? La question de la spontanéité est fausse. À partir du moment où l’on pose un cadre autour du réel, on le transforme. Toute spontanéité est canalisée par le geste et par le bord du cadre. (Je ne reviens pas sur cet enjeu de l’objectivité et de la vérité en photographie, que j’ai déjà exploré ici et .) Les « défauts » de leurs images ne sont que des illusions de défauts. Elles sont formidablement construites (à l’exception soulevée plus haut chez Théo Gosselin). Et cette construction, je la lis comme une volonté désespérée de se séduire soi-même, et d’entretenir aussi longtemps que possible la conviction qu’ils vivent leur passion « à 100% » – c’est-à-dire qu’ils sont jeunes, libres et immortels. Ce sont des images qui se désirent elles-mêmes. Lorsque cessera cette entreprise d’auto-séduction (ou lorsqu’ils vieilliront : « Deux beaux talents, j’attends de vous voir vieillir ! Ensemble de préférence ! », Flower Red Fish, 15 septembre 2014, sur Facebook), le lecteur pourra peut-être commencer à y voir plus clair dans les mobiles artistiques de Théo Gosselin et Maud Chalard. Encore faudrait-il pour cela qu’ils entament ne serait-ce qu’un tout petit peu l’effrayant capital de certitude qu’ils affichent, et qui me désarme littéralement. Certitude dont je sors par un grand écart intellectuel : « La composition, la lumière, la narration ne sont plus, pour moi, des problèmes fondamentaux mais des mensonges superflus. Ce qui m’intéresse aujourd’hui dans une image : la perspective qui a justifié l’acte photographique, les interférences de l’expérience et de la mise en scène, la texture, la matière, la fonction de l’autoportrait, du personnage, les incohérences de la mise en séquence, la reconstruction maniaque d’expériences désordonnées – les photographies, comme les mots, se sentent seules quand elles sont isolées… Critiquer de façon cohérente l’image dominante actuelle exige d’une photographie qu’elle soit lucide sur les conditions troublées de son expérience entre l’oeil et le regard, la machine et l’inconscient, sur l’impureté fondamentale de son rapport au réel et au fictif. » Antoine d’Agata (sur documentsdartistes.org).

Force est pourtant d’admettre que de nombreux lecteurs des images de Théo Gosselin et Maud Chalard ne partagent pas mon dérangement. Théo Gosselin et Maud Chalard ont un public important. En attestent les plus de cent mille « j’aime » recueillis à ce jour par sa page Facebook à lui, les plus de cinquante mille récoltés par celle de Maud Chalard ou, pour lui encore, les trois mille qu’a accumulé un simple billet annonçant dernièrement le changement de son image de couverture. C’est remarquable. Certains lui témoignent parfois leur admiration de façon excessive : « I am more than jealous… I WANT TO LIVE YOUR LIFE! » (anonyme, 24 novembre 2013, sur theo-gosselin.blogspot.fr) ou encore « Emmène-moi ! » (Roulio Weiss-Ben Salad, 12 août 2015, sur Facebook). Mais le plus souvent les lecteurs se réjouissent d’avoir passé un moment d’évasion en compagnie de leurs images, ou font juste acte de présence.

Pourtant ce n’est pas parce qu’il y a un public disposé à cliquer et à « aimer » qu’il y a dialogue. Jörg M. Colberg, dans l’article déjà cité, parle en ces termes de ce type d’images et de leur rapport au temps : « En fin de compte, beaucoup de photographes n’ont pas grand chose à dire, sinon rien du tout. Ils savent peut-être se vendre correctement, et leur travail est même à l’occasion un rien tape-à-l’œil, mais ce vernis tend assez vite à se révéler fragile et superficiel. Bien sûr, Internet se nourrit de ce type de travail, puisque chaque jour doit apporter son lot de nouveauté, et l’image à la une céder la place à une autre. Qu’un travail résiste ou non à une analyse sérieuse importe peu pour celui qui collectionne les clics et les partages. Le lendemain de sa mise en ligne les gens se rendent compte à quel point un travail est faible ? Et alors ? Entretemps, on leur en a donné un autre en pâture. » (9)

Peut-être faut-il simplement constater que si Théo Gosselin et Maud Chalard n’ont rien à dire, ou rien de plus que leur bonheur, un public existe pour ce rien ? – Admettre alors ce constat, et réfléchir plutôt au constat qu’aux images ?

En effet, quelque faible que soit leur propos, l’importance quantitative de leur public dit certainement des choses sur le siècle. N’étant ni sociologue ni philosophe je ne m’aventurerai pas à les analyser et me limiterai à évoquer deux idées. D’abord la possibilité que cette importance soit à rapprocher du succès récent de la série Hobbledehoy du photographe Ed Alcock. Images qui, sur un thème légèrement différent (la relation mère-fils à la fin de l’enfance), puisent leur esthétique dans des codes plus ou moins similaires à ceux de Maud Chalard et Théo Gosselin et, similairement, tant par leur mièvrerie que par leur fausse tension érotique, prennent ses lecteurs pour des imbéciles. (Pourtant, il n’est qu’à ouvrir Daughters de Margaret M. de Lange, ou Easter and Oak Trees de Bertien van Manen, pour accéder à une antithèse au mensonge de l’enfance lisse.) Ensuite, l’engouement pour ces formes me semble relever d’un besoin général de sécurité, à l’échelle individuelle voire à l’échelle nucléaire de la famille ou du petit groupe d’amis, comme rempart aux angoisses de la post-modernité. C’est sans doute ce besoin que Théo Gosselin flatte ici : « Un conseil : il faut être gentil avec ses parents, sa copine et ses copains ! Comme ça, ça fait des alliés, et quand tu as des alliés, tu peux faire tout ce que tu veux. » (Entretien accordé au magazine Encore, décembre 2014.) Ce besoin dont Maud Chalard établit l’origine ici : « Dans tout mon parcours scolaire, on m’a toujours dit et écrit que j’étais une personne très “sensible”. Ce mot revenait sans cesse. C’est pas toujours facile, car je crois que malheureusement ça vient aussi d’un fort manque de confiance en soi et de beaucoup d’émotions non gérées. » (Entretien accordé au magazine Artist Up, 2014.) Ce besoin encore qui sous-tend cette explication : « On se prend tellement de trucs un peu triste [sic] et vraiment pas joyeux dans la tronche tous les jours que je voulais construire ce monde-là et essayer de vivre dedans, non pas comme un bouclier ou comme un moyen d’échapper à un monde parce qu’on est obligé de vivre dedans, mais comme une façon de le rendre un peu plus joli et plus agréable à vivre. » (Théo Gosselin, répondant aux questions du magazine Phototrend, juin 2015.) (Je pense soudain à la maturité du travail de Mikhael Subotzky au même âge.)

La possibilité de créer un univers qui soit plus acceptable que le réel, par le rêve, la pensée, l’art, la parole, la force des mains ou quelque autre biais est, j’imagine, une des facultés qui nous déterminent en tant qu’êtres humains. Si cet univers ne concerne que son concepteur, il n’y a rien à en dire ici. Si ce concepteur prend soin de projeter cet univers à l’extérieur de lui, c’est qu’il accepte, ou ambitionne, qu’autrui puisse y accéder. Auquel cas faut-il au moins lui entrouvrir la porte. À cet égard nous sommes ici face à une double contradiction : il y a manifestement projection de quelque chose, mais restant centrée sur ses concepteurs mêmes ; il y a appropriation d’un médium mais absence de projet artistique. Dès lors le lecteur est tenu à l’écart. Par leurs images Théo Gosselin et Maud Chalard affirment que dans leur jeunesse la vie est belle. Mais ces images ne disent rien sur ce que c’est d’être en vie, sur cet accident sursitaire, sur cette « farce à mener par tous ». Elles disent : regardez comme nous sommes libres, beaux et immortels. Or personne n’est beau, libre et immortel hors de la publicité. Personne ne peut dialoguer avec un tel mensonge s’il n’est donné que pour lui-même et n’est pas proféré dans un langage qui le dépasse. La liberté par exemple, comme dans la publicité, semble ici tomber du ciel sans rien coûter à personne. Elle s’affiche ayant abrogé tout contexte. Mike Brodie pourtant, parmi tant d’autres, montre que la liberté a toujours un prix. Et elle en a bien sûr un pour Théo Gosselin et Maud Chalard. Non que le lecteur doive le connaître, mais il doit pouvoir sentir qu’il existe et, si le rêve l’intéresse, évaluer ses propres capacités de paiement. Or que reste-t-il du sens si les promesses de liberté affichées par les sujets des photographies sont condamnées à être trahies, c’est-à-dire rendues illisibles par leur imperméabilité à tout regard ? « [La promesse] doit toujours être à la fois, en même temps, infinie et finie dans son principe : infinie parce qu’elle doit pouvoir se porter au-delà de tout programme possible, et qu’à ne promettre que le calculable et le certain on ne promet plus ; finie parce qu’à promettre l’infini à l’infini on ne promet plus rien de présentable, et donc on ne promet plus. Pour être promesse, une promesse doit pouvoir être intenable et donc pouvoir ne pas être une promesse » (Jacques Derrida, « Avances », dans Le tombeau du dieu artisan, de Serge Margel.) Mais ici, il y a promesse infinie (jeunesse, amour, voyage et beauté – et immortalité), faisant semblant de s’adresser à tous, mais se refermant aussitôt sur celle et celui qui la profèrent. Promesse qui cesse d’être promesse avant d’avoir été tenable ou intenable.

Produit

Je reviens à Engström. Il dit en somme : je suis bizarre, je le raconte. Or comme il a inventé un langage pour le dire et que tout le monde est bizarre, tout le monde, potentiellement, pour autant que le langage d’Engström lui parle, peut cheminer dans sa propre bizarrerie à partir des images d’Engström. Chez Théo Gosselin et Maud Chalard, c’est impossible. L’univers « plus agréable à vivre » qu’ils fomentent n’est promis qu’à « elle, eux, lui ». Pas au lecteur. Ou alors oui, au lecteur, toutefois pas pour qu’il se nourrisse de leurs interrogations puisqu’il n’y en a point, mais pour qu’il s’extasie devant la mise en scène de leur succès. Car si l’on ne peut dialoguer avec une affirmation aussi péremptoire que : « nous sommes jeunes, libres et immortels », en revanche c’est un slogan très vendable. Pas obligatoirement contre de l’argent, mais au moins contre des clics et des « j’aime ». Ainsi, malgré le mirage de l’interactivité, plutôt qu’à un dialogue c’est bien à un monologue que nous assistons – et plutôt qu’à la construction d’un univers artistique, à la fabrication d’un produit : un bonheur sans question, dont nous ne sommes donc plus lecteurs mais consommateurs. Le cœur de cible de la clientèle de ce produit, comme le suggèrent les commentateurs en mal d’identité cités ci-dessus, ne peut qu’espère faire aussi bien – pas en photographie, mais dans sa vie – et, si l’on n’est ou pas beau ou pas jeune ou pas immortel ou pas amoureux, retourner à la solitude de son échec. Théo Gosselin et Maud Chalard ne mentent à personne en vivant de la sorte, ou peut-être le font-il, mais artistiquement la question n’est pas là. Le mensonge ne naît que de la mise en circulation effrénée d’un flux d’images sans photographie fabriquant l’utopie d’un mode de vie expurgé de toute nuance.

Je sens alors quelque chose de l’ordre de la folie dans ces images. Folie de ne pas reconnaître le monde en dehors de soi. Et, de la part de leurs auteurs, un besoin si aigu d’être au bon endroit, sûrs de leur droit, que le reste du monde en est aboli. Leurs images sont comme les images de guerre à la télévision : faites pour que le consommateur se réjouisse de ne pas y être et plaigne ceux dont c’est le quotidien – mais exactement à l’envers : faites pour que le consommateur se lamente de n’en être pas et chérisse ceux qui en sont. Ces images et le discours qui les accompagne nient tout ce qui n’est pas elles. Avec une sincérité inexpugnable.

Fiction

La valeur fictionnelle de ce récit sans langage doit alors certainement être évaluée. J’ai écrit plus haut que « personne n’est beau, libre et immortel hors de la publicité. » Il faudrait ajouter : et de la fiction (qui est l’hyperonyme de la précédente). Ce que fabriquent Théo Gosselin et Maud Chalard n’est peut-être qu’une fiction, qu’ils promeuvent comme étant leur réalité ? Et non seulement la promeuvent-ils, mais peut-être encore vivent-ils honnêtement cette fiction-réalité en tant que leur véritable réalité, sans voir qu’elle n’est qu’un récit, à l’instar du personnage de The Truman Show ? « This is my life », « These are the people I love », dit Théo Gosselin de ses images (au magazine Format, le 8 août 2015). Mais non, ce n’est pas sa vie ni les gens qu’il aime : ce n’est que la représentation qu’il choisit d’en donner publiquement, quelles que soient les raisons de ce choix (professionnelles, intimes, pécuniaires, inconscientes, amicales, bonnes, mauvaises, etc.). Combien de Magritte devront encore inscrire sous la représentation d’une pipe que ce n’est pas une pipe avant que cette représentation cesse d’être un obstacle au sens ?

Peut-être alors serait-il artistiquement plus fécond que Théo Gosselin et Maud Chalard, auteurs, narrateurs et personnages principaux de leur univers, se désarticulent en : Théo Gosselin et Maud Chalard auteurs d’une part, qui tiennent l’appareil et les pages Facebook et formulent le projet s’ils en ont un, un narrateur neutre d’autre part, garant de la subjectivité jusqu’à la fiction s’il le faut mais cette fois consentie, et Théo Gosselin et Maud Chalard personnages enfin, à qui « quelque chose […] arrive, qu’ils ne peuvent ressaisir qu’en se dessaisissant de leur pourvoir de dire “je”, et ce qui leur arrive leur est toujours déjà arrivé […] » (Maurice Blanchot, l’Entretien infini)

Civilisation

Je me suis laissé dire que vous demandiez une clef capable d’ouvrir cette énigme le Nouveau Monde,
De définir l’athlétique démocratie Amérique
Regardez, je vous envoie mes poèmes, vous y trouverez ce que vous cherchez.
Walt Whitman, Poème pour les terres étrangères

Il y a peut-être enfin une question de civilisation dans les images de Théo Gosselin et Maud Chalard. Si leur territoire premier est Amiens ou Paris, leur horizon visuel et fantasmatique est depuis longtemps l’Amérique, et ils ont désormais fait le voyage états-unien.

Tous ceux qu’elle intéresse ont leur propre vision de la promesse américaine. Théo Gosselin affirme (toujours dans le même entretien au magazine Format) que la sienne va de Kerouac au punk et de Dylan à Larry Clark. Soit. Elle est donc, comme je le suggérais au début de ce texte, bien ancrée dans la tradition de la prise de parole sur la question de la liberté, en l’occurrence américaine. Ainsi, lorsqu’il s’est agi pour moi tout à l’heure de dire quelque chose des images de Théo Gosselin représentant Maud Chalard jouant autour d’un wagon de chemin de fer, ce n’est pas disons les Transsibériades de Klavdij Sluban, ni Blaise Cendrars que j’ai convoqués, mais bien Mike Brodie et Jack London, qui ont éprouvé à presque un siècle de distance la liberté et la dureté des voyages en train de marchandise à travers les État-Unis, et dont le langage est pastiché par ces images.

Or ce temps de la promesse américaine est un temps qui s’achève sous nos yeux pour faire place au temps-monde et à sa violence. Nombre de photographes travaillent à saisir cette fin à l’œuvre, de Philip-Lorca diCorcia à Lise Sarfati, de Darcy Padilla à Brenda Ann Kenneally, et à documenter son remplacement, tels Manit Sriwanichpoom ou Françoise Huguier en Asie (pour ne citer que celles et ceux qui me viennent à l’esprit spontanément). Toute période, par définition, et a fortiori celle de la « prospérité juvénile », s’achève un jour. Or les images de Théo Gosselin et Maud Chalard semblent au contraire, avec sérieux et naïveté, vouloir empêcher la période et la promesse américaine de s’achever pour eux seuls, espérant ainsi, juste à temps, mais dans un faux « juste à temps » inventé par eux ayant évacué du réel ce qui ne s’y rapporte pas, vivre leur rêve, qu’ils travaillent ensuite à grossir aux lentilles des réseaux sociaux. Aucune possibilité de penser que demain sera meilleur qu’aujourd’hui puisque tout est « tel quel ». En cela, ils ressemblent à ces gens de tous âges qui visitent le Népal aujourd’hui et qui arpentent Freak Street, l’ancienne rue des hippies de Katmandou, en guenilles, pieds sales et nus, dreadlocks jusqu’aux fesses, rejouant pour eux seuls un mythe qui n’a que brièvement ou peut-être même pas existé, et n’ayant pas compris que si Katmandou est, malgré la modernité et la tectonique, encore attirante, ce n’est pas dans ce mimétisme que se joue cette attirance. Il y a quelque chose de carnavalesque dans cette quête insensée.

Je crois qu’on peut dire que la civilisation qu’on appelle occidentale, qui désormais n’est plus seulement occidentale, qui est devenue mondiale, qui donne lieu à ce phénomène qu’on appelle justement mondialisation et devant lequel on ne cesse le plus souvent de déplorer qu’il n’y ait pas là réalisation de promesse mais plutôt, craint-on, réalisation d’une sorte de désidentification généralisée, et de grand anonymat dans lequel tout viendrait à se perdre sous une loi unique qui serait celle de l’argent, cette civilisation est je pense la seule civilisation qui se soit entièrement structurée sur la promesse. […] L’Occident est, aura été la civilisation qui d’emblée est partie dans une sorte d’excès de la division, de la distribution des cultures et des identités et qui en tant que telle s’est désirée elle-même comme la civilisation, et s’est promis à elle-même en quelque sorte d’être la civilisation. Ce qui fait peut-être qu’aujourd’hui si nous sommes en proie à un certain désarroi et quelquefois un peu pire que le désarroi, c’est précisément parce que nous ne savons pas si cette civilisation tient sa promesse.
– Jean-Luc Nancy, leçon inaugurale du Forum Le Monde-Le Mans, 6 juillet 2015.

Ces images disent-elles autre chose que cette crainte du grand anonymat ?

 


(1) Théo Gosselin, Avec le Cœur et Sans limite, éditions du LIC, 2014 et 2015. Livres que je n’ai malheureusement pas lus, de sorte que je ne peux aborder la question de comment les images y fonctionnent ensemble. Mes réflexions portent uniquement sur les images vues sur les sites Internet des photographes.
(2) C’est moi qui traduis. Texte original : « An independent book publisher primarily focused on the creation of provocative contemporary titles by emerging avant-garde photographers. »
(3) Traduction anonyme, dans la version bilingue du livre.
(4) C’est moi qui traduis. Texte original : « This body of work explores the notion that we are indeed “Only Human”. It depicts the human body in such a way as to reveal its fragility and vulnerability. I am also interested in the relationship between humans and nature, or more specifically the Australian bush. How we interact and engage with the natural world and with each other. »
(5) C’est moi qui traduis. Texte original : « I’ve ridden trains over 50,000 miles and taken over 7,000 photos. I won first place and $10,000 in a photo contest. I gave the money to my mom. I got internet famous. I deleted my website and stopped taking photos and went back to school and became a diesel mechanic. I quit being a diesel mechanic, but I learned how locomotives work. I started taking photos again. Paul introduced me to Jack. Jack’s been making books for thirty years. Jack is publishing a book of my photographs. I don’t think much about being rich but I hope I can make a million dollars. I don’t want to be famous but I hope this book is remembered forever. I am not sure I want anyone to read this. »
(6) C’est moi qui traduis. Texte original : « All of these Chilikov characters – in villages and towns, on streets and in apartments, on beaches – are, even if not directly, in the large scale of things, through their socio-cultural and ethnic components, the visualization of something very close to that of our collective unconscious – who are we and what we are, what are we on this earth for and who are we in this life. »
(7) C’est moi qui traduis. Texte original : « What I’m interested in instead is the dialogue someone’s work has (or attempts to have) with everything else. »
(8) Traduction anonyme, dans la version bilingue du livre.
(9) C’est moi qui traduis. Texte original : « After all, a lot of photographers don’t really have much, if anything to say. They might be good at marketing, and the work might even be a bit flashy, but that veneer tends to expose itself as flimsy and superficial quickly. Of course, the internet thrives on this kind of work, given that every day, there has to be something new, something else to feature. Whether or not the work holds up to any serious scrutiny doesn’t matter so much if you’re after clicks and shares. Who cares if the day after people notice how flimsy some work is when in the meantime you’ve already thrown something else at them? »


Photographie : sans titre, série Journal d’un autre.