La question du public


par Jörg M. Colberg

Postuler à des bourses (que vous n’obtiendrez pas) > réaliser votre projet > le promouvoir > avoir éventuellement quelques photos imprimées dans un magazine papier > publier sur un blog photo élégant > sortir un livre en édition limitée à 500 exemplaires > exposer en galerie > présenter le projet sur votre site, où il mourra.
Michael David Friberg

 

Un spectre hante le « photoland » (1) : le spectre du public. Il surgit à tout bout de champ, d’une façon ou d’une autre. Manifestement, les discussions concernant les réseaux dits sociaux se concentrent sur la question de savoir comment créer et accroître son public. Beaucoup de ces discussions, sinon toutes, ayant tendance à être autoréférentielles, il y a rarement grand chose à en apprendre. On peut pourtant se demander quelle est la finalité de tout cela.

Colin Pantall a beaucoup écrit ces derniers temps sur les livres de photographie et leur lectorat, ce public de niche dont je fais moi-même partie. Les salons du livre de photographie sont un aspect du phénomène, lequel ressemble de plus en plus, de mon point de vue, au déplacement d’un lieu vers un autre d’un même groupe restreint de gens pour organiser foncièrement le même festival, le lieu seul variant (étant en ceci assez proche du cirque – libre au lecteur d’imaginer qui sont les lions et qui les clowns). « Tiré à part » ici, « tiré à part » là, « tiré à part » de partout. Que le lecteur ne se méprenne pas : sur le principe, l’idée me plaît. En pratique toutefois, j’aimerais croire que l’objectif devrait être d’accroître le lectorat du livre de photographie, or je ne suis pas certain que cela ait lieu.

Pas plus tard que l’autre jour j’ai découvert un article de Michael David Friberg où il dit ceci : « Nous consacrons des milliers de dollars et des années de nos vies à travailler sur des projets, tout cela pour faire paraître un livre de photographie onéreux qui ne sera sans doute vu que par une poignée d’autres photographes, d’éditeurs et d’obsédés de la photo, etc. » Idée qui va clairement dans le sens de ce qui précède. Friberg va même plus loin : « quand on y pense, l’incroyable myopie de notre secteur d’activité est stupéfiante. Nous cherchons une validation de ce que nous faisons dans toutes sortes d’espaces pré-définis, alors qu’en réalité ce ne sont sans doute pas les meilleurs endroits où diffuser son travail. » (C’est moi qui souligne.)

En un sens Friberg a tort. Ces débouchés sans perspective sont les meilleurs endroits où diffuser son travail : ils sont facilement accessibles et ont leur public, quelque restreint qu’il soit. Mais la vraie question est : est-ce le public pour lequel nous voulons jouer ? Et c’est là où Friberg veut en venir. Faut-il vraiment que les choses se déroulent comme il les décrit ? « Postuler à des bourses (que vous n’obtiendrez pas) > réaliser votre projet > le promouvoir > avoir éventuellement quelques photos imprimées dans un magazine papier > publier sur un blog photo élégant > sortir un livre en édition limitée à 500 exemplaires > exposer en galerie > présenter le projet sur votre site, où il mourra. » (L’une ou l’autre étape de ce parcours pouvant être omises selon le territoire du photoland où l’on opère.)

En d’autre termes ce chemin, a priori le plus évident pour atteindre un public facilement accessible quelque restreint qu’il soit, faut-il le suivre ? Ou existe-t-il des alternatives ?

N’est-il pas un peu absurde que la photographie soit aujourd’hui l’un des médias les plus populaires, peut-être même le plus populaire de tous, et que cependant une grande partie de ceux qui s’y consacrent professionnellement fonctionnent dans une minuscule niche, à peu près complètement invisible de la foule de ceux qui s’amusent à prendre des images avec leurs téléphones et leurs tablettes, à les partager et à regarder les images des autres ? Comment cela est-il possible ? Ou plutôt, comment peut-on changer cela ?

Sans doute la question du public peut-elle être abordée de plusieurs manières. Il se peut que je me fourvoie complètement, mais j’ai l’impression que beaucoup de photographes voient leur public comme n’importe quelle partie à leur portée de ce public pré-déterminé, toujours déjà existant, du photoland. La question du public n’est pensée qu’après-coup. Vous vous occupez de votre travail, et ensuite, une fois que vous avez le produit fini, vous vous demandez à qui il s’adresse. Cette approche n’est peut-être pas la meilleure.

Plus on pense en termes artistiques, plus il devient difficile de penser en termes de public. À trop se soucier de son public, et particulièrement de ce qu’il convient de faire pour lui, on risque de chercher à le satisfaire, et de virtuellement réduire sa pratique à un divertissement. Il n’y a certes rien de mal à cela per se. Cette approche a assuré le succès de certains photographes de renom. Cependant, si l’on se demande ce que le résultat final apporte, la réponse est souvent : pas grand-chose. L’attitude opposée, ce serait de ruminer dans son studio jusqu’à ce que le travail soit fini, et que ceux qui n’aiment pas aillent au diable. Entre ces deux extrêmes, il doit exister d’autres postures viables.

Imaginons qu’en tant qu’artiste vous souhaitiez effectivement échapper au cours des choses exposé ci-dessus. Beaucoup d’options s’offrent à vous. Il suffit d’un peu d’originalité. Et d’accepter le fait que si vous cherchez à fidéliser un nouveau public, vous ne rencontrerez pas forcément le grand succès du jour au lendemain (même si ce n’est pas exclu, bien sûr).

Par exemple si vous souhaitez faire un livre de photographie, faut-il absolument que ce soit une publication hautement spécialisée et sophistiquée destinée au marché de niche des livres photo ? Ne vous y trompez pas, le livre photo n’a rien de mal en soi. Mais j’ai le sentiment que sous sa forme actuelle, il est envisagé d’une manière curieusement étroite et limitée.

Pareillement, il y a bien d’autres façons d’exposer un travail que dans une galerie en forme de cube blanc qui n’est en réalité la plupart du temps qu’une boutique pour riches.

Je ne sais dans quelle mesure les photographes se posent ce genre de questions. Je ne prétends pas qu’ils doivent le faire. Mais les photographes qui ne se satisfont pas d’évoluer dans une niche somme toute assez exiguë – et où les dés sont sérieusement pipés au détriment de la plupart de ceux qui convoitent une part du gâteau –, ces photographes ont peut-être intérêt à considérer des moyens alternatifs de toucher un public. Un public, pas le public. Ce qui devrait débuter par le travail, par la photographie elle-même : qui cela peut-il intéresser ? Et comment ce public potentiel peut-il être atteint, qu’il fasse partie de la sphère ou non ?

Par exemple, cela peut vouloir dire de ne pas aller à Arles. Attention, Arles est probablement formidable (je n’y suis jamais allé). Le photoland adore y être. Mais il est peu probable que ce soit le lieu où rencontrer un public extérieur à la niche.

Jeune diplômé d’une école des beaux-arts, cette question a toutes les chances de s’imposer à vous d’emblée : et maintenant, je fais quoi avec mon travail ? Les diplômés me demandent souvent comment aborder des éditeurs ou des galeristes… Ces choix sont-ils réellement les seuls possibles ? Sont-ils ceux vers lesquels vous voulez vous diriger ?

Le gâteau « photoland » n’est franchement pas gros, et les miettes que vous parviendrez à en ramasser guère nourrissantes. Comme de plus en plus de photographes en convoitent sinon une belle part du moins quelques miettes, il est peut-être temps de se mettre en quête d’un autre gâteau. Un bon début serait de renoncer au public que vous connaissez, et de viser celui que vous ne connaissez pas (encore).

 

 

 

(1) J’ai choisi de ne pas traduire ce néologisme de l’auteur, plus parlant et peut-être plus large que son équivalent français « le (petit) milieu de la photographie ». (Ndt)


Traduit de l’anglais (États-Unis) par Frédéric Lecloux en juillet 2015.
Article original de Jörg M. Colberg paru le 29 juin 2015 sur Conscientious Photography Magazine.