Vider l’étang II
« Vider l’étang pour avoir les poissons. »
– Robert Bresson, Notes sur le cinématographe, 1975
« Un jour, il faudra que “quelqu’un s’avance et dise” ce qu’est cette image en page d’accueil du site de l’Agence VU’, le 27 novembre 2025, et ce qu’elle y accomplit. En attendant, et pour toute clarté, la lectrice ou le lecteur dont elle pique l’intérêt peut la lire sans recadrage à l’adresse https://agencevu.com/wp-content/uploads/2025/11/paquets-cadeaux-bd2.jpg1 ».
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Ces mots pleins de prudence, publiés ce jour-là ici même2 sous une capture d’écran incluant l’image en question, avaient été dictés par mon indignation, en tant que photographe de l’Agence VU’, à la fois devant à ce qu’elle montre et ce qu’elle symbolise. Indignation qu’il m’avait toutefois semblé prématuré d’exprimer ouvertement. D’où le peu d’engagement de cette publication liminaire. Mais à tout le moins me permettait-elle de me donner une contenance – et le sentiment d’avoir entamé quelque chose.
L’image est apparue en page d’accueil du site de l’Agence VU’ jusqu’au 28 décembre 2025. Elle n’y figurait pas tout le temps : elle était intégrée à un carrousel où défilaient d’autres images illustrant les actualités de la Galerie et des photographes de l’Agence3. La capture d’écran initiale est aussi reproduite en tête du présent article, ainsi qu’un peu plus bas dans le corps du texte.
La phrase de Jacques Derrida, incipit à Spectres de Marx, derrière laquelle j’avais abrité ma publication, mérite à présent d’être complétée : « Quelqu’un, vous ou moi, s’avance et dit : je voudrais apprendre à vivre enfin ».
Le jour est-il donc venu que « quelqu’un s’avance et dise » ce dont cette image est le symptôme ? Et, si oui, « vous ou moi » ? Et, si moi, est-ce mon rôle ? M’avancer seul est-il juste ? Assistant à la mise en pièce méticuleuse de ce qui s’est inventé à l’Agence VU’ depuis quarante ans, n’avons-nous pas, toutes et tous, les cent photographes qu’elle représente actuellement, des raisons plus impérieuses de prendre la parole, et de faire au moins cela collectivement ? Mais que signifierait alors de « vouloir apprendre à vivre enfin » ?
Sans doute est-il un peu tôt pour entrer dans le détail de la dislocation à l’œuvre ici et maintenant. Et sans doute sommes-nous mal équipés pour la parole et l’action collectives. Nous n’avons pas reçu cette éducation. Nous pouvons le déplorer mais devons en être conscients. Je ne sais comment vous allez, vous quatre-vingt-dix-neuf, comment vont vos vies, vos projets, votre créativité, votre sentiment d’avoir nourri une vision plurielle du monde parmi les plus puissantes de l’histoire de la photographie. Moi, pas ouf, comme dit ma fille. Pour les quelques-unes et quelques-uns avec qui j’ai pu parler, guère mieux.
Tôt ou tard pourtant, nous n’aurons d’autre choix que d’avancer, à dix ou à cent, de préférence tôt et à cent, pour dénoncer publiquement, point à point et en toute rigueur, la violence de ce qui s’accomplit en ce moment à l’Agence VU’. « C’est une question d’honneur », nous écrivait l’un d’entre nous récemment. Il a raison. L’honneur est le minimum que nous puissions sauver.
En attendant qu’étoiles et trou noir s’alignent, « vouloir apprendre à vivre enfin » peut déjà signifier : être à la hauteur de mes exigences éthiques, et en particulier de l’éthique de la photographie dont je pense avoir hérité en étant accueilli à l’Agence VU’ il y a bientôt vingt-trois ans. Rien ne m’empêche donc de déjà me mouiller un peu. M’avancer et dire ce que cette image accomplit. Ne parler que d’elle pour ne risquer de saper aucune parole future. Déconstruire ce misérable symbole avec les mots les plus justes possibles. Me libérer de la charge que ce visuel exerce sur ma dignité. Poser ce fardeau hors de moi. Ne serait-ce que pour des raisons de salubrité mentale.
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C’est donc une image recadrée au format panoramique, sous-exposée pour faciliter la lisibilité du texte, lequel annonce « La boutique de Noël », suivi d’une adresse et d’horaires d’ouverture. À l’arrière-plan de cette titraille, de faux cadeaux sont empilés sur un drap vert foncé – parallélépipèdes emballés d’un papier imprimé d’images miniatures entourant le logotype de VU’ et ficelés d’un ruban rouge. Parmi les cadeaux sont agencés des boules de Noël, des branchages de résineux et de feuillus et des fruits laqués, vrais ou faux.
Le papier d’emballage est une affiche éditée par l’Agence VU’ à l’occasion de l’inauguration de ses nouveaux locaux avenue de Saxe, dans le quinzième arrondissement de Paris, le 9 septembre 2025. Y sont reproduites, sur fond blanc et alignées selon une grille presque régulière, quelque cent-cinquante photographies. Ce sont celles des cartons d’invitation aux expositions des travaux de chacune et chacun des photographes passés par la Galerie VU’ depuis sa création en 1998. Dessous sont donnés leurs noms.

Cette affiche est une déclinaison de la fresque recouvrant le mur du corridor sur lequel ouvre l’entrée cochère de l’immeuble, à la différence qu’au mur, les photographies sont présentées sur fond vert et en deux blocs séparés par la même liste de noms.

L’on pourrait à bon droit déplorer que ces documents excluent les photographes de l’Agence n’ayant jamais exposé à la Galerie, sans compter qu’ils réveillent au passage la vieille ambiguïté entre les deux. Après tout, ce panneau mural habille l’entrée des bureaux tant de l’une que de l’autre structure, et cette affiche porte mention de leurs deux noms de domaines et de leur logotype commun. Ce n’est point pinailler que de le souligner : omise à dessein ou par bévue, une partie d’entre nous est désormais sinon invitée du moins fondée à ne plus se sentir représentée au sein de cette maison. (Quant à moi, le cul entre deux chaises : y figure une de mes images, mais pas mon nom).
Il est également permis de douter du bon goût d’un tel usage de nos photographies – décontextualisées, amputées de leur légende, présentées comme un catalogue de produits, réduites à des objets prisonniers d’un flux. Toutefois, sauf la compréhension de ce qu’est notre métier, rien n’interdisait cet usage. Rien ou presque. Selon les termes de nos contrats, si nous ne pouvons prétendre à l’acquittement de droits d’auteurs lorsque l’agence utilise nos photographies pour promouvoir notre travail, ses produits ou services – ce qui va de soi –, nous avons toutefois la possibilité de nous opposer à une utilisation de nos photographies que nous jugerions inappropriée. Encore eût-il fallu que sur ce point notre avis fût sollicité. L’eut-il été, il est probable que nombre d’entre nous aurions refusé d’apparaître sur ces posters. Il est également probable que les photographes ne faisant plus partie de l’Agence ou de la Galerie VU’, ou n’y ayant exposé qu’à la faveur d’une invitation exceptionnelle, seraient surpris de voir leur œuvre ici reproduite, à ma connaissance sans leur autorisation, du moins pour celles et ceux auprès de qui j’ai pu le vérifier.
Pour autant, le mauvais goût et la négligence ne sont pas la cause première de mon indignation. Si ces objets publicitaires étaient restés affectés à leurs destination usuelle – être affichés au mur –, leur inélégance aurait vite été oubliée. Alors certes le mur décoratif est resté mur, sans doute par contrainte technique. Mais l’affiche représentant nos photographies – est-ce faute de s’être vendue comme initialement programmé ? – a fini en emballage-cadeaux. Quelqu’un a eu cette idée, l’a trouvée pertinente et l’a mise en œuvre. Non point de vrais cadeaux, offerts ni à nous ni à quiconque : des cadeaux postiches. Encore eussent-ils été simplement posés à la fenêtre de la boutique, comme ils l’étaient le 5 décembre dernier, mon sentiment n’eût-il pas dépassé la nausée.

Mais non. Il a fallu que ces succédanés de cadeaux soient photographiés façon vitrine de Noël et que quelqu’un, au sein de l’entreprise ayant pour mission de défendre notre travail, décide d’en diffuser l’image en page d’accueil de son site Internet.
De Jane Evelyn Atwood à Vanessa Winship, de Philip Blenkinsop à Cristina Garcia Rodero, d’Antoine d’Agata à Isabelle Muñoz, de Lars Tunbjörk à Ouka Leele, de Denis Dailleux à Ed van der Elsken, en passant par des dizaines d’autres d’artistes, peu importe que leurs œuvres constituent des piliers de l’histoire contemporaine du médium, peu importe qu’elles et ils aient dédié leur vie à repousser les capacités de la photographie à constituer un outil de questionnement du monde : emballage pour simulacres de cadeaux, recadrés en gros plan. Gros plan sur le phantasme – « nous » n’est pas encore mort – de notre grand cadavre collectif, pour que chacune et chacun puisse y reconnaître la part d’elle ou de lui-même qu’on entend ainsi vider de sa substance.
En affirmant au monde la valeur qu’elle accorde à nos photographies – emballages pour faux cadeaux – à l’injure qui nous est faite, l’entreprise ajoute l’humiliation. Sans doute cette image constitue-t-elle une violation flagrante de notre droit moral – inaliénable, imprescriptible et perpétuel – et en particulier du droit au respect de notre œuvre. Mais tenter de le faire valoir n’aurait aucun sens car, si nous la recevons sur le terrain des valeurs, elle n’a été produite que sur celui de la marchandise – et des certitudes, la première d’entre elle étant que la vérité n’est ici vérité que parce que quelqu’un en a décidé ainsi et, partant, vaut vérité pour toutes et tous et en tout temps.
Ce dont cette image est le symptôme, c’est bien à mes yeux de l’agonie programmée de nous cent, le 60 avenue de Saxe pour cénotaphe. Non pas nous cent individuellement – nous continuerons de vivre et de travailler. Mais nous cent, « agence de photographes ». Une agence qui, comme le montrent les autres captures d’écran ci-après, n’a désormais plus de direction artistique.
- Page de contact du site de l’Agence VU’, 30 décembre 2025
- Page de contact du site de l’Agence VU’, 9 décembre 2024 (via Internet Archive)
Pour subvertir cette mort annoncée, une fois que nous serons seuls, il va donc falloir « apprendre à vivre enfin », c’est-à-dire, peut-être, quelque mystérieuse que soit l’invocation derridienne, apprendre à vivre ensemble – ou en nouveaux ensembles – car vivre n’est possible qu’avec l’Autre qui, toujours, est plus grand que nous.
Frédéric Lecloux
1Si ce lien venait à périmer, l’outil de sauvegarde WaybackMachine du site Internet Archive en a gardé trace, en date du 29 décembre 2025, à l’adresse : http://web.archive.org/web/20251229105528/https://agencevu.com/wp-content/uploads/2025/11/paquets-cadeaux-bd2.jpg.
2Voir https://www.fredericlecloux.com/vider-letang/.
3À présent que l’image en question a été retirée du carrousel de la page d’accueil du site de l’Agence VU’, la lectrice ou le lecteur souhaitant la lire dans son contexte originel peut consulter un enregistrement de cette page d’accueil en date du 6 décembre 2025, toujours grâce à l’outil WaybackMachine, à l’adresse : http://web.archive.org/web/20251206231723/https://agencevu.com/
Illustration : Capture d’écran de la page d’accueil du site de l’Agence VU’, agencevu.com, le 27 novembre 2025.


