Une conversation avec Melissa Catanese


Par Jörg M. Colberg

Dive Dark Dream Slow, de Melissa Catanese, est sans doute l’une des tentatives de recontextualisation de photographies vernaculaires les plus réussies et les plus excitantes de ces dernières années. Ce type de photographie et ce type de projet étant tous deux désormais largement acceptés dans le champ de la photographie artistique, j’ai voulu en savoir plus, à la fois sur le livre et son auteure. La conversation qui suit fut menée par courriel sur une durée de quelques semaines.

Jörg Colberg : Avant d’en venir plus en détails à Dive Dark Dream Slow, pourriez-vous nous expliquer comment et pourquoi vous en êtes arrivée à vous intéresser à la photographie vernaculaire ? Pourquoi est-ce intéressant ?

Melissa Catanese : Je n’ai jamais spécialement cherché à travailler à partir de photographies vernaculaires, mais pendant mes études supérieures, en 2004 et 2005, j’ai développé un intérêt marqué pour l’utilisation des photographies des autres. Je me suis mise à travailler plus précisément sur des corpus d’images et, par l’éditing et le séquençage, sur la fabrication du sens et sur la narration. Cela m’a amené à considérer l’idée de travailler à partir d’autres matériaux que mes propres photographies. J’ai travaillé avec Ed Panar sur un livre intitulé Yesterday’s Beach, Tomorrow’s Forest, à partir des archives personnelles d’un ami datant des années 80 et 90. De là, nous en sommes venus à inventer un photographe fictif du nom de Lester Pleasant. Lester, c’était en quelque sorte nous trois, mais à peu près n’importe qui pouvait contribuer à ses archives. C’est sous son nom que nous nous sentions capables d’intervenir sur les photographies des autres, les tissant les unes aux autres, avec légèreté, en tout cas sans ego et sans pusillanimité, tant que faire se peut. Cette conversation m’a ouvert les yeux sur l’ambiguïté profonde que recèle une photographie et sur les potentiels de signification qu’on peut extraire de cette ambiguïté, surtout dans le cadre d’une série.

Lorsque j’ai commencé à travailler avec la photographie vernaculaire, j’eus comme la révélation d’une vérité essentielle : toute photographie est une fabrication étrange et mystérieuse qui peut être facilement soustraite à sa signification et à son intention originelles. Cela peut sembler quelque peu new age, mais lorsque j’ai commencé à explorer la collection de Peter Cohen, j’ai senti une attirance pour ces images, une force magnétique bizarre. Ces petits objets ont une autonomie étrange, et il n’est pas facile d’exprimer ce qu’il y a de quasi mystique à travailler avec ce matériau. Ces images étaient en train de me séduire. Comme si elles attendaient d’être réactivées, ou libérées des circonstances dans lesquelles elles avaient été créées à l’origine. Je voulais aussi puiser dans cette étrangeté, cette part d’ombre même, que je crois inhérente à toute image.

JC : Comment avez-vous rencontré Peter Cohen, et comment est née l’idée de Dive ? Et en fait, comment s’y prend on pour travailler sur une collection aussi importante que la sienne ?

MC : J’ai rencontré Peter en 2009. Il avait ses habitudes dans un restaurant où je travaillais à New York. Après quelques temps, nous avons découvert que nous partagions certains intérêts. Notre amitié est née comme ça. La première chose qui nous lia, c’est qu’il connaissait bien le programme d’études supérieures que j’avais suivi dans le Michigan, à la Cranbrook Academy of Art, un lieu merveilleux. Lorsqu’il apprit que j’étais photographe, il m’invita chez lui pour me montrer sa collection de clichés. Cela faisait 25 ans qu’il en collectionnait, et au fil des ans il avait invité plusieurs personnes à intervenir dessus, à l’aider à les organiser. J’étais heureuse d’avoir l’occasion d’en être, et de passer du temps avec sa collection.

Être chez lui fut comme une retraite. On se retrouvait pour un petit moment, puis il me lassait seule avec les piles de photographies. Je n’étais soumise à aucune pression sérieuse pour les archiver en bonne et due forme ou quoi que ce se soit d’autre. Je classais des tas de nouvelles images dans des boîtes étiquetées par grande catégorie. Parfois je créais de nouvelles catégories. La femme qui travaillait avec Peter avant moi l’avait aidé à produire plusieurs livres sur Blurb à partir de ces catégories. Il utilise ces livres pour présenter sa collection à des amis, des conservateurs de musées et des institutions. Je dois mentionner que Peter est connu pour encourager les visiteurs, des conservateurs pour la plupart, et quelques artistes, à démarrer leur propres boîtes. Il y a une section entière de la pièce dédiée aux institutions. Ces boîtes finissent généralement par être données aux institutions, dont elles tirent parfois des expositions. C’est fascinant de voir les thèmes pour l’acquisition desquels les musées marquent de l’intérêt.

Il me demanda si je voulais apporter ma contribution à cette série de livres. Le premier livre que je fis pour lui était intitulé Women on Land and Trees (« Des femmes, sur terre et dans les arbres). Il fut réalisé de la même manière que les autres, pour s’intégrer dans la série. Au bout de quelques visites, je commençai à mettre des images de côté dans une boîte étiquetée à mon nom. Peter était très encourageant. Il voulait que je produise quelque chose à partir de sa collection. Au terme de chaque visite je ramenais chez moi une boîte pleine de photographies, abritées dans des porte-cartes de baseball rigides. Je les scannais toutes, et passais quelques jours avec elles dans mon appartement. Lorsque je retournais chez Peter la fois suivante, je les replaçais dans la boîte correspondant à leur catégorie, et recommençais. Cette précaution-là s’avéra être ridiculement malvenue. Après la publication de Dive Dark Dream Slow, je fus invitée à exposer les images du livre au Pier 24 (1). Peter et moi avons passé plusieurs nuits à fouiller chaque boîte pour retrouver les originales. Nous nous sommes jurés de ne jamais refaire cette erreur.

Mais à ce moment-là, je ne savais pas exactement ce que je faisais, sinon regarder, numériser, et réfléchir à ces objets mystérieux. Le temps que je passais chez Peter évolua. Au lieu de classer des tas, je passais mes visites à rêvasser, tamisant les images, boîte après boîte. Concevoir des livres était déjà ma façon préférée de travailler avec des séries d’images. Je savais que si mes sélections devaient déboucher sur quelque chose, ce serait sous forme de livre. Si bien que je fus assez prévoyante pour les numériser en haute résolution. La photographie de couverture de Dive Dark Dream Slow fut l’une des premières que je sélectionnai. Je savais que je voulais m’inspirer de l’émotion que m’avait procuré cette image. C’était une période troublé de ma vie, et je pense que l’éditing est profondément personnel et lié à mon état psychologique. J’ai commencé à sélectionner d’autres images qui me semblaient à même de nourrir l’atmosphère que j’avais besoin de créer. D’une certaine façon, chaque image peut être ramenée à celle de cette fille dans sa robe blanche sur le tapis. Mais ceci est très personnel, et j’espère que la narration est suffisamment ouverte pour que chacun puisse s’y frayer son propre chemin, en fonction de son expérience du monde.

À cette époque, je travaillais aussi à une mise à jour d’un des livres issus des clichés de Peter intitulé Dangerous Women (Femmes dangereuses). Cette fois, le livre était un truc imprimé à la demande, avec une couverture que je faisais à la main en édition limitée. Ensuite j’ai publié ce livre d’artiste via Space Corners (2) Et cette année Rizzoli en publie une version augmentée.

JC : pouvez vous nous en dire un peu plus sur la collection ? Est-ce un assortiment plus ou moins aléatoire, ou suit-il certaines grandes thématiques lorsqu’il amasse des images ?

MC : La collection part dans tous les sens. Je dirais qu’elle est le résultat de plus de 25 ans de petites obsessions, parfois fugaces. Peter vous répondrait sans doute mieux que moi, mais d’après ce que j’ai pu observer ces dernières années, ses habitudes de collectionneur ressemblent beaucoup aux habitudes d’éditing d’un photographe. Elles sont intuitives. Il achète des photographies qui lui procurent un certain plaisir et avec le temps, il commence à voir émerger des motifs. Il renforce alors les territoires qui l’intéressent le plus, mais continue cependant à collectionner des choses aléatoires. Depuis que je connais Peter de nombreuses thématiques ont suscité une vraie excitation de sa part, par exemple les photographies teintes à la main, les photographies de la porte de Brandebourg et, récemment, de gens se tenant sur une jambe. Mon expérience me montre qu’il adore aussi collectionner des images selon les intérêts de ses visiteurs. À un certain moment, inspirée par le travail de Les Krims sur les Tueurs de daims, j’ai commencé à mettre de côté une série d’images de daims, et Peter s’est mis à en rechercher pour moi. Pas plus tard que la semaine dernière, j’ai reçu au courrier une enveloppe avec de nouvelles images de daims, qui entreront peut-être dans un prochain projet de livre.

JC : Et bien sûr, j’ai oublié de vous demander si vous aviez commencé votre propre collection de photographies vernaculaires ?

MC : J’en ai quelques unes, mais très peu qui ne m’aient pas été offertes par Peter. Je ne suis pas encore descendue dans ce terrier-là…

JC : D’avoir passé tellement de temps avec les photographies des autres, cela a-t-il changé votre approche des vôtres ?

MC : Je ne prenais pas beaucoup de photos quand j’étais à New York et que je me suis mise à travailler avec des images vernaculaires. Dans un sens, travailler avec la collection de Peter m’a permis de développer la création de ces espèces d’histoires poétiques que je réalisais déjà auparavant à partir de mes archives. Travailler avec ces photographies anonymes fut un soulagement pour moi et, en quelque sorte, une façon d’échapper à ma propre réalité, en même temps que de l’affronter à travers ces images autres. J’aime à penser que les deux processus se façonnent l’un l’autre, mais je crois que c’est important d’avoir fait le travail que j’ai fait avant Dive Dark Dream Slow.

Il y a certainement un lien entre les deux, dans le style d’éditing et dans l’ambiance, mais aussi, l’utilisation de photographies comme matériau brut joue un rôle important dans ma pratique. J’essaie d’utiliser mes propres images comme si c’étaient celles de quelqu’un d’autre. En fin de compte je sais qu’elles ne le sont pas, et je ne peux jamais me dissocier complètement d’elles. Mais souvent je laisse passer suffisamment de temps, ce qui me permet de les revisiter avec un regard neuf et, j’espère, un peu d’amnésie. C’est alors que les images me parlent vraiment le plus, lorsque je peux puiser dans cette étrange autonomie.

JC : Photographiez-vous toujours, ou travailler avec la photographie vernaculaire (à quoi s’ajoutent Space Corners et Mack) (3) vous prend-il tout votre temps ?

MC : Je prends toujours des photographies, mais c’est loin d’être aussi facile qu’à 20 ans. On pourrait dire que j’ai passé ces années à rassembler mes propres photographies vernaculaires, à classer des tirages dans des boîtes à chaussures pour pouvoir les réinterpréter plus tard. Aujourd’hui je passe plus de temps à regarder des images qu’à en faire, à la fois dans mes propres archives et dans celles de Peter. Ceci mis à part, c’est vrai que j’ai plusieurs casquettes, et c’est parfois écrasant. Mais j’ai la chance que tout ce que j’ai choisi de faire pour gagner ma vie soit en lien avec ce que j’aime. C’est bon d’avoir de l’aide, cependant. Ed et moi collaborons très étroitement sur Space Croners et sur notre propre travail, et j’aime penser mon travail pour Mack comme une extension de ce que je fais avec Space Corners. Tout est personnel et tout est connecté. Une des raisons pour lesquelles nous avons déménagé de New York à Pittsburgh était de nous permettre d’avoir plus de temps et d’espace, sans changer notre façon de vivre et sans trop de pression financière.

JC : Vous êtes aussi très active à Pittsburgh, où vous avez créé Space Corners avec votre partenaire Ed Panar. Pouvez-vous parler de cet espace, mais aussi de ce que cela signifie de travailler à l’échelle d’une communauté assez petite comme celle de Pittsburg ?

MC : S’il est vrai que notre public est restreint ici, nous recevons beaucoup d’aide et d’encouragements de la communauté. Nous avons été invités par Eric Shiner, le directeur du musée Andy Warhol, à exposer au Armory Show en 2013, et l’année dernière nous avons été invités pour une résidence de trois mois par le Carnegie Museum of Art. Pour une ville de cette taille, Pittsburg offre de bonnes possibilités de financements pour les artistes, les organisations, les start-ups. La communauté est étroite, mais les chances offertes sont grandes, et les possibilités de faire ses propres expériences en limitant les risques sont encore plus élevées.

Nous ne pouvions simplement pas nous permettre ces expériences à New York, et n’aurions très certainement pas pu acheter un bâtiment, ce que nous avons fait désormais ici à Pittsburgh. Il y a des moments où nous nous sentons isolés, mais la décision de venir vivre ici s’est imposée pour des raisons pratiques, et parce que nous voulions mener une vie créative, ce que nous parvenons à faire en grande partie. De plus, ici, on a parfois l’impression de voyager dans le temps et d’entrer dans un film des années 1980. Il y a beaucoup de briques rouges et de pavés. C’est un lieu très cinématographique. Notre travail étant surtout solitaire, c’est un bon endroit pour travailler en paix.

Certes, ce n’est pas facile de trouver le bon équilibre entre tout ce que nous voulons faire, avancer dans notre travail personnel, faire tourner la libraire et organiser des événements autour de Space Corners, les projets de livres… Si le rythme de vie est bien plus lent ici, il nous reste une quantité infinie de travail à mener à bien, et c’est important pour nous de continuer à participer à la conversation générale.

 

 


(1) Pier 24 est un lieu d’exposition de photographie à San Francisco, États-Unis. (Ndt)
(2) Spaces Corners, est une galerie de livres de photographie à Pittsburgh, Pennsylvanie, États-Unis, dont Melissa Catanese est la co-fondatrice. (Ndt)
(3) Outre son travail artistique et outre Space Corners, Melissa Catanese est aussi représentante pour l’Amérique du Nord de la maison anglaise d’édition de livres de photographie MACK. (Ndt)


Traduit de l’anglais (États-Unis) par Frédéric Lecloux en novembre 2015.
Article original de Jörg M. Colberg paru le 16 mars 2015 sur Conscientious Photography Magazine.