Que ferait László Moholy-Nagy?


Par Jörg M. Colberg

Il y a quelques temps j’ai lu sur Amazon un commentaire au sujet d’un livre de photographie, rien que ça, auquel on avait attribué trois étoiles en ajoutant ces mots : « ce n’était pas exactement ce que je croyais ». Autrement dit, ce lecteur avait noté ses propres attentes plutôt que le livre lui-même.

Je me suis ensuite rendu compte que ma propre réaction face à l’exposition Ocean of Images au MoMA (1) était du même ordre (ne regardez la vidéo qu’après avoir bu plusieurs tasses de café fort, sinon vous allez vous endormir) : au lieu de juger ce qui était présenté, j’ai jugé ce que je pensais, ou disons, ce que j’attendais que proposât le conservateur du musée, attentes largement fondées sur l’histoire de son département de photographie. C’est ma faute, vraiment. D’une certaine manière, pour des raisons sur lesquelles je ne veux pas m’étendre publiquement, c’est là ce qu’ils peuvent offrir de mieux. Qui suis-je pour critiquer cela ?

Quelques jours plus tard, suite à la publication d’une autre critique au sujet d’une exposition au Guggenheim, s’enclencha sur Twitter un débat mineur auquel prit part Lesley Martin d’Aperture pour défendre ces expositions. Il y eut quelques échanges, à nouveau en partie à cause de mes attentes, car ma vision de la critique diffère visiblement de celle des autres. À un moment Lesley Martin dit : « ce que nous appelons photographie a toujours été poussé/perturbé par la technologie. Pourquoi en irait-il différemment aujourd’hui ? Voilà le thème essentiel. »

Une petite parenthèse : en tant qu’écrivain j’essaie de faire attention au sens des mots et à la manière dont ils sont utilisés. Je ne puis, ni ne veux, utiliser les mots « perturber » ou « perturbation », à cause de l’usage qu’en font des chefs d’entreprises néo-libéraux comme Travis Kalanick (2). Je refuse de penser l’art en ces termes. Mais ceci ne regarde que moi.

Cette parenthèse mise à part nous savons tous que la technologie joue un rôle majeur dans le développement de la photographie. Il en a toujours été ainsi. Je serai le dernier à le nier (en partie parce que de larges pans de ma carrière antérieure sont directement ou indirectement liés à cet état de fait). Quant à savoir si ce truisme un peu simpliste est une bonne base pour concevoir des expositions dans les départements de photographie des plus importants musées d’art du pays, cela mérite débat. Je ne pense pas avoir tort en disant cela.

J’attends cependant de… Bon, me revoilà avec mes attentes. Mais allons-y, parce qu’il me semble qu’il convient d’énoncer enfin clairement ce qui m’agace ici. Donc j’attends de telles expositions non seulement qu’elles placent la barre très haut, mais par surcroît qu’elles la dépassent. Autrement dit, une exposition sur les changements apportés par la technologie dans le domaine de la photographie, ou autour d’artistes réagissant à la pléthore de photographies qui imprègnent désormais virtuellement tous les aspects de nos vies quotidiennes, ne peut se limiter à donner la parole à des artistes. Elle doit aussi montrer une connaissance critique de ce qui se passe dans cet immense champ de la photographie qui s’étend en dehors des studios d’artistes (et des bureaux des conservateurs). Voilà la barre à franchir.

Il y a deux ou trois ans j’étais tombé sur une page Tumblr, que malheureusement je ne suis pas parvenu à retrouver malgré mes nombreuses recherches (elle a peut-être été désactivée). Sur cette page, une jeune femme parlait assez brièvement de l’affection qui la faisait souffrir à s’arracher les cheveux. Elle poursuivait en se rasant la tête, ayant demandé à un ami photographe de documenter la scène. Je me souviens qu’il n’y avait pas beaucoup de mots, et deux ou trois images. Mais ce fut alors pour moi, lecteur de photographies, une des expériences les plus profondément touchantes et émouvantes qu’il me fut donné de vivre.

Les photographies faites à cette occasion particulière jouaient clairement un rôle majeur dans le processus, une grande partie duquel ne résidait pas tant dans le fait que la jeune femme se rase la tête mais qu’elle partage cet acte avec pour outils la photographie et un site Internet populaire. Ce geste, de toute évidence, est un exemple parfait des changements apportés par les nouvelles technologies.

Pour le dire de façon très claire, car c’est de là qu’est issue mon approche du sujet : voilà le genre de photographie, le genre de rapport au médium qu’on trouve chez les non-artistes et les non-photographes aujourd’hui. Pour moi, tout artiste prétendant « interroger le médium » (ou n’importe quelle expression similaire en usage dans le monde de l’art), se doit de considérer la performance de cette jeune femme comme une référence (et pour moi, nommer « performance artistique » le geste de cette jeune femme est tout sauf le galvauder ou le diminuer, bien au contraire).

Autrement dit, à une époque où des gens ordinaires, qui ne se considèrent pas comme artistes ou photographes, utilisent ce médium particulier de la manière dont le fait cette jeune femme, pour ceux d’entre nous qui nous considérons artistes ou photographes, la barre est mise bien haut. Triturer un tas de pixels sur l’écran d’un ordinateur, ou créer des natures mortes ironiques en studio, ça ne suffit plus vraiment pour franchir cette barre. Mon problème principal en l’espèce se trouve exactement là.

En réalité, si l’affirmation récurrente selon laquelle il y a « trop de photographies » dans le monde me laisse perplexe, c’est en partie parce que je tombe presque constamment sur des images comme celles de cette jeune femme. Si une bonne part de ce qui nous entoure est manifestement bonne à jeter (que ce soit en ligne ou, ne nous voilons pas la face, dans les galeries commerciales et dans les musées), on trouve parfois des trésors époustouflants. Souvent, ce qui est en jeu pour leur auteur est effrayant, et les drames que certaines personnes entreprennent d’affronter au moyen de la photographie sont stupéfiants (ce qui précède ne concerne pas du tout la photographie artistique, pour ceux qui se poseraient la question).

Je l’ai dit à plusieurs reprises, je ne suis pas un grand amateur du phénomène du New Formalism (3) (pour des raisons que je viens en bonne partie d’évoquer). La photographie est devenue un média social. Se soustraire à cet aspect social et explorer les possibilités du médium sans quitter son studio m’apparaît comme… juste acceptable. « Acceptable » comme dans : « c’est un résultat acceptable ». Mais le discours qui entoure ce phénomène semble ne tenir aucun compte de ce qui se passe d’autre dans le vaste monde de la photographie.

Par ailleurs, s’il y a une chose que je dois au New Formalism, c’est de m’avoir fait approfondir l’univers de László Moholy-Nagy. Je connaissais un peu le travail de cet artiste mais n’y avais jamais consacré beaucoup de temps. J’avais vu ses photographies, ses photogrammes et ses montages (lesquels m’ont toujours passionné). Mais je n’avais jamais regardé ces images autrement que comme des fins, et non comme des moyens pour parvenir à une fin.

Chez Moholy-Nagy il n’est pas si difficile de déceler les intentions et les idées de l’artiste. Je me suis mis à leur recherche. J’ai fini par acheter un exemplaire broché de Peinture, photographie, film qui, contrairement à mes attentes, n’était pas si cher que cela. (La première version du livre fut publiée en 1925.)

La première chose qui m’ait frappé dans ce livre, et dans presque tout ce que j’ai découvert, c’est l’optimisme de Moholy-Nagy. Avec des arguments sur le fond similaires, même si pas exactement identiques, à ce qu’on entend tellement aujourd’hui, Moholy-Nagy se montrait incroyablement excité par le potentiel de la photographie, pour autant qu’il fût utilisé correctement. Dans le chapitre sur la photographie, il affirme d’emblée que « rien d’essentiellement neuf n’a été découvert quant au principe et à la technique photographiques depuis l’invention du procédé. » (4) Ce qui s’inscrit en porte-à-faux avec la manière dont les gens parlent de la photographie aujourd’hui, au prisme des technologies numériques.

Mais Moholy-Nagy expose ensuite à quel point l’avenir du médium est lumineux, car « souvent cependant, il faut du temps avant qu’une innovation ne soit utilisée correctement ». Décrivant certaines de ses utilisations qu’il considère correctes, il en arrive ensuite à affirmer que « l’appareil photographique offre l’accès le plus fiable à un début de vision objective. […] Nous pouvons dire que nous voyons le monde avec des yeux complètement autres » (en gras dans l’original).

Il n’y a pas que son optimisme qui m’ait frappé dans l’approche de Moholy-Nagy. Il y a aussi que pour lui, la photographie était plus un moyen qu’une fin. Ce qui comptait, c’était la façon dont le médium était utilisé au service de fins et de prises de positions spécifiques.

Reste-t-il une once de cette pensée dans les natures mortes ironiques et les pixels triturés du New Formalism, mouvement qui, contrairement à Moholy-Nagy, ne se préoccupe pas des utilisations possibles du médium, mais de ce qu’il est ?

C’est là que se rejoignent pour moi Moholy-Nagy et ce qu’on peut trouver sur Tumblr. Je suis convaincu que si László Moholy-Nagy vivait aujourd’hui, il écrirait sur la manière dont les gens utilisent la photographie sur Tumblr ou Instagram.

Certes, on arguerait à bon compte que Moholy-Nagy était impliqué dans nombre d’exercices formalistes. Mais jamais il ne s’y livrait juste pour ce qu’ils étaient. Il s’agissait toujours d’en tirer une réflexion non sur le médium, mais sur ce que le médium peut faire, et sur la façon dont il peut nous aider à interagir avec le monde d’une manière qui fasse sens. De même suis-je convaincu que Moholy-Nagy ne se contenterait pas de simplement « interroger le médium » mais qu’il se demanderait : dans quel but cette interrogation est-elle formulée ? Qu’est-ce qui est en jeu ?

Je sais ce qui était en jeu pour cette jeune femme documentant le rasage de ses cheveux et le rendant public. Je n’ai aucune idée de ce qui est en jeu pour les acteurs du New Formalism si ce n’est des chicaneries mineures – et cela constitue pour moi un problème important.

Ce qui fait avancer le médium photographique aujourd’hui, ce n’est pas la question de savoir jusqu’à quel point on peut manipuler les images, mais bien la manière dont les photographies sont utilisées. Le médium est finalement devenu totalement social. C’est vrai pour les livres de photographies autant que pour les usages protéiformes que font de la photographie des gens qui pour la plupart ne se revendiquent pas photographes.

Oui, nous sommes face à un océan d’images. Plutôt que d’y risquer un orteil et d’en parler ensuite à voix basse, plongez-y !

 

 


1 Jusqu’au 20 mars 2016 ( http://www.moma.org/calendar/exhibitions/1539). (Ndt)
2 Fondateur de la société Uber. (Ndt)
3 Ce mouvement a en effet déjà été évoqué à plusieurs reprises par Jörg Colberg, notamment dans un article traduit précédemment, en note duquel j’avais fourni un lien permettant d’en savoir plus : http://www.fredericlecloux.com/la-photographie-en-dialogue/. Le numéro #38 du magazine néerlandais Foam offre un panorama de cette tendance. (Ndt)
4 Pour cet extrait du texte de László Moholy-Nagy comme pour les deux suivants (tous trois entre guillemets), c’est moi qui traduis, depuis les versions citées dans le texte anglais par Jörg Colberg, lesquelles sont assorties de numéros de page faisant référence à l’édition originale anglaise de 1925 du livre (Painting, photography, film). Les éditions françaises récentes de Peinture, photographie, film comprennent une version publiée en 1993 par Jacqueline Chambon (maison désormais liée à Actes-Sud), reprise plus tard en édition de poche par Gallimard en collection Folio Essais. Dès que je le pourrai, je remplacerai mes traductions libres par celles de la traduction française et mentionnerai les numéros de page et l’édition correspondante. (Ndt)


Traduit de l’anglais (États-Unis) par Frédéric Lecloux en décembre 2015.
Article original de Jörg M. Colberg paru le 30 novembre 2015 sur Conscientious Photography Magazine.