Le Problème Facebook


Par Jörg Colberg

Une des croyances les plus dangereuses portant sur la photographie est l’idée que les images ont du pouvoir, autrement dit, l’idée qu’il y a un image et, partant, qu’elle et elle seule détermine la totalité de ce qui est susceptible d’en découler. Très clairement, ce n’est pas le cas. Comme je l’ai développé précédemment (1), la manière dont nous regardons les images conditionne ce que nous en faisons. Nous ne regardons pas les images de la même façon que des scientifiques étudient des spécimens. Au contraire, notre regard a pour intention principale de leur faire confirmer nos soupçons, nos idées ou nos stéréotypes.

Au-delà de cela, la vie d’une image présente néanmoins d’autres facettes. Une seule semaine, la trente-sixième de l’année 2016, nous en a offert plusieurs exemples, tous d’une importance capitale pour notre compréhension de ce que font les images et de comment elles le font – si tant est qu’on leur laisse réellement la possibilité de faire quelque chose. Deux de ces exemples proviennent de Facebook, le béhémoth social-médiatique, dont l’influence et le pouvoir posent désormais des problèmes majeurs au monde de la photographie.

La société a effacé de la page d’un grand journal norvégien l’une des images les plus emblématiques du XXe siècle, la fameuse image de Nick Ut montrant des enfants fuyant une attaque au Napalm pendant la guerre du Vietnam (2)(3). Le journal, s’en étant rendu compte, a répondu par une lettre en une adressée au PDG de Facebook. La première ministre norvégienne posta elle aussi la photographie sur sa page, d’où Facebook la retira derechef.

Il faut prendre le temps de se représenter ce que cela veut dire. Une société décide qu’elle a le droit de censurer ouvertement un journal et le chef du gouvernement d’un pays démocratique, en effaçant l’une des photographies les plus fameuses et les plus historiquement pertinentes qui aient été réalisées au cours des cent dernières années. Remettons un instant cet événement dans une perspective plus large. En 2016 la Norvège s’est classée troisième dans le World Press Freedom Index. Les Norvégiens ont une petite idée de ce qu’est la liberté de la presse. Dans le même classement, les États-Unis, patrie de Facebook, se placent au 41e rang.

Facebook a fini par faire machine arrière sans grande surprise, tant sa décision initiale a tourné à ce qu’il faut bien appeler un fiasco majeur en matière de communication. En réalité ce revirement ne fut pas tant une façon de reconnaître le problème de fond qu’une tentative de s’en débarrasser.

« Ce n’est qu’une histoire d’algorithmes », estime le Christian Science Monitor. Mais dans un reportage inhabituellement critique, la NPR (4) montra que la responsabilité de cette suppression n’incombait pas à des algorithmes mais à des gens : « dans cette affaire, c’est un être humain qui a signalé le message, et un autre être humain employé de la compagnie qui a décidé d’appuyer sur le bouton “effacer” ». La bonne nouvelle, c’est que si l’on en croit ce reportage, cette tâche est confiée à des êtres humains, « à cause des problèmes de contexte » (c’est l’auteur qui souligne). Les algorithmes ne sont pas capables de comprendre un contexte. La mauvaise nouvelle, c’est que ces mêmes êtres humains chargés de supprimer les photographies ont été incapables de reconnaître cette photographie précise.

Ceci devrait déclencher un signal d’alarme très clair, et pas seulement dans les rédactions des organes de presse qui recourent de plus en plus à Facebook pour atteindre leur public. Le signal d’alarme devrait résonner dans l’esprit non seulement de tout un chacun qui utilise Facebook assidûment, mais aussi de ceux qui ne l’utilisent pas (je ne suis pas sur Facebook pour plusieurs raisons, dont ce genre de censure, mais aussi à cause des violations flagrantes de la vie privée). Si à cet égard Facebook constitue un symptôme de l’état des entreprises technologiques, alors nous avons un problème extrêmement sérieux.

Si les gens chargés de surveiller les photographies postées sur Facebook ne sont même pas capables de reconnaître une des photographies les plus emblématiques de l’histoire, pourquoi aurions-nous confiance dans leurs compétences générales ? Faut-il vraiment que des gens pareils soient les plus puissant éditeurs du monde de la photographie ? Puisque même Facebook semble conscient de la faillite des algorithmes face à la photographie, quelle que soit la façon dont on tourne le problème, il est de taille.

Si Facebook décide de supprimer l’une de vos photographies, il est peu probable qu’un journal en fasse un scandale, ni que le chef du gouvernement de votre pays prenne votre défense. Il y a de grandes chances pour que vous receviez un simple message automatique, et que ça s’arrête là.

On peut alors se demander si nous verrons l’image emblématique de demain, celle qui nous montre les conséquences d’un événement terrible survenu quelque part dans le monde. Qui peut dire si une image potentiellement capable de nous ébranler de la même façon que celle de Nick Ut franchirait les algorithmes et les censeurs de Facebook ? Est-ce que l’image de Nick Ut serait devenue une icône si Facebook avait existé en 1972 ? Je ne crois pas. Idée effrayante, non ?

Ces considérations sont profondément dérangeantes, et nous, le grand public, y sommes absolument impuissants. Contrairement au gouvernement d’un pays démocratique, à qui il incombe de rendre compte de ses actes (même si ça peut parfois prendre du temps), Facebook est une société privée sur laquelle ne s’exerce aucun contrôle de ce type.

S’agissant de la photographie, Facebook est libre de faire exactement ce qu’il veut. Nous ne voyons pas la totalité de ce qui est publié. Nous voyons les images que laissent passer des algorithmes imparfaits, ou des gens qui ne sont clairement pas qualifiés pour prendre le genre de décisions qu’ont l’habitude de prendre des directeurs photos chevronnés.

Le problème posé par Facebook est pourtant plus grave encore. D’un côté, il y a la censure des images. Cela dépasse le fait de montrer des enfants nus (images au sujet desquelles il y a des raisons très valables et évidentes de s’inquiéter, vu le problème de la pornographie infantile). Par exemple sur Instagram, qui appartient à Facebook, il est interdit de montrer un sein féminin, et ce pour des raisons trop absurdes et puritaines pour être prises au sérieux. Mais d’un autre côté, on peut y montrer sans grand problème des scènes d’une violence écœurante. En réalité, tant que vos images passent les censeurs et algorithmes de Facebook, vous pouvez y montrer n’importe quoi.

La semaine où l’image de Nick Ut n’a pas passé la censure, la petite ville d’East Liverpool (Ohio, États-Unis) a posté deux images d’un couple victime d’une overdose dans leur voiture, avec un jeune enfant assis sur le siège arrière. Des experts de la dépendance soulignèrent rapidement qu’une humiliation publique de ces personnes serait très probablement contre-productive. Or en l’occurrence, comme rapporté dans ce dernier article, « un porte-parole de Facebook affirma que les images ne violaient pas ses normes communautaires ».

À l’instar de la photographie d’Ut, la décision de partager publiquement ou non des photographies comme ces deux images d’East Liverpool aurait dû échoir à des directeurs photo dûment formés, qui non seulement aient les compétences pour comprendre la « valeur informative » des photographies, mais qui soient également rompus aux multiples questions éthiques qu’elles soulèvent.

Quelque imparfaites que puissent être à l’occasion les décisions d’un directeur photo, à tout le moins nous pouvons être sûrs qu’il a réfléchi à ces questions sous-jacentes, autrement dit que ce que nous voyons est l’aboutissement d’un processus avisé (indépendamment de ce qu’in fine nous en pensons). Le monde de Facebook évacue cette question.

Facebook relègue le soin d’arbitrer si les photographies peuvent ou doivent être publiées à des personnes qui n’ont pas les compétences pour prendre de telles décisions en connaissance de cause, ou pire encore, à des algorithmes. Et tant que ces images respectent certaines « normes communautaires » définies de façon très étroite (par exemple, les Américains et les Européens ont une vision très différente de ce qui constitue un degré acceptable de nudité), c’est bon, on peut y aller. Franchement, c’est absurde.

On arguera qu’au moins, un débat a lieu sur la question de savoir si les photographies d’East Liverpool devaient être montrées ou non. Mais la vraie question est celle-ci : une fois que ces images sont en ligne, il n’est plus possible de revenir en arrière. Même si elles sont retirées, elles continueront d’exister d’une façon ou d’une autre sur Internet.

Vue la portée de Facebook, vu que les sociétés d’information se pressent pour travailler avec Facebook, un problème énorme existe désormais : les organes de presse ont en substance perdu le contrôle de ce qu’ils peuvent montrer. Il y aura toujours les « normes communautaires », ou les algorithmes, ou des éditeurs sous-éduqués qui pourront décider que telle photographie d’actualité ne peut pas être montrée. Dans le même temps, tout ce qui satisfait aux « normes » de la société peut l’être, même s’il s’agit de jeter l’opprobre sur des gens souffrant de dépendance, ou quoi que ce soit d’autre.

La réalité, c’est que personne ne remettra le dentifrice dans le tube. La seule solution qui me vienne à l’esprit est de travailler à relever le niveau général d’alphabétisme visuel, autrement dit, d’avoir plus de discussions sur ce que font les images et comment elles le font, afin de donner la possibilité à une plus grande partie de la population de comprendre ce qui se passe. C’est pour cela que nous avons désespérément besoin de plus de débats sur la photographie, plus approfondis, embrassant de plus larges contextes. C’est d’une importance capitale.

Et les organes de presse feraient mieux de trouver une solution pour gérer la censure de Facebook.

 

 


(1) Jörg M. Colberg, « Photography and ideolody », Conscientious Photography Magazine, 5 septembre 2016. Disponible en ligne sur: http://cphmag.com/photography-ideology/. Traduit par Frédéric Lecloux, « Photographie et idéologie », Aux Bords du cadre, 14 septembre 2016. Disponible en ligne sur : http://www.fredericlecloux.com/photographie-et-ideologie/. (Ndt)
(2) Parmi ces enfants, celle qu’ont voit courir nue au milieu de la photographie est la Vietnamienne Kim Phuc, née en 1963, aujourd’hui ambassadrice de bonne volonté de l’Unesco. L’histoire de Kim Phuc, de son propre rapport à cette image, et de la relation qui en est née avec son auteur Nick Ut, ainsi qu’avec Christopher Wain et Perry Kretz, les deux autres journalistes ayant aidé la jeune enfant à survivre, a été racontée par exemple par Annick Cojean à l’occasion du quarantième anniversaire de l’image : « “La Fille de la photo” sort du cliché », M le magazine du Monde, 15 juin 2012. Disponible en ligne sur lisible sur : http://www.lemonde.fr/asie-pacifique/article/2012/06/15/la-fille-de-la-photo-sort-du-cliche_1718256_3216.html.
Il est étonnant qu’à l’occasion de cette polémique, rare en furent les commentateurs qui citèrent le nom pourtant désormais célèbre de cette victime pas du tout anonyme. (Ndt)
(3) Ce lien renvoie vers un texte en anglais uniquement, comme tous ceux laissés directement dans le texte. (Ndt)
(4) La National Public Radio, radio publique nationale étasunienne. (Ndt)


Traduit de l’anglais (États-Unis) par Frédéric Lecloux en septembre 2016.
Article original de Jörg M. Colberg paru le 12 septembre 2016 sur Conscientious Photography Magazine.